L’Océan en personne toque à la baie vitrée du Rock Food. Son peuple est
déjà à l’intérieur, qui danse et qui surnage, dans l’écume fluorescente
des nuits hossegoriennes. Des musclés de l’Atlantide, des sirènes
virevoltantes et autres espèces à choisir dans le langage imagé des
pêcheurs en haute mer. Vers 1 heures du matin, une ou deux inévitables
épaves de galions s’échouent au comptoir, un peu en rade dans une salle
bondée, avec des yeux de merlans frits. Et pavoise un poisson roi : le
bar. « Le bar le plus connu d’Europe dans le milieu du surf
international », selon les termes d’un habitué. « Le Rock Food à
Hossegor, on connaît tous ça en Australie », assure David, surfeur de
l’autre hémisphère. Il est venu de la Gold Coast pour le Rip Curl Pro,
l’épreuve de surf en cours cette semaine, et pour communier dans le
temple nocturne de la côte sud des Landes.
Les plus grands surfeurs.
La place des Landais, piétonne depuis 1995, est devenue en moins de
vingt ans le centre d’un monde festif et sportif, jouant sur la bisémie
des spots, qui sont parfois light, et des tubes, qui peuvent être de
l’été. La place, un demi-cercle faisant face à la plage, la rue qui y
mène et les places précédentes totalisent 14 licences IV, des
restaurants, des sandwicheries, une baraque à glaces et une boîte de
nuit sous-terraine, le Bakoua. Prêtre des noces sulfureuses entre le
surf et la fête, Roland Calaudi, connu sous son seul prénom des Landes
jusqu’à Bali, a créé le Rock Food en 1990 dans un solide bâtiment des
années 1930.
« Les plus grands sont venus. Tom Curren et Kelly Slater, bien sûr, et
tous les autres. Regardez, ce soir, il y a deux générations qui se
rencontrent : les anciens sont là pour fêter la naissance du fils d’un
des leurs, Dog Marsh, et il y a les espoirs mondiaux de la discipline,
ces jeunes de 20 ans… », s’égosille Roland, qui en a 44. Au plafond
sont accrochées des dizaines de planches de surf dédicacées. « Exposer
des planches et passer des images de surf sur un écran, ça ne suffit
pas à faire un bar de surfeurs. Mais ici, c’en est un; l’esprit y est,
pas de doute », souligne Olivier Lemoine, directeur marketing chez Rip
Curl. Ses confrères de Billabong et de Quiksilver sont là aussi, comme
le responsable national de la plus célèbre bière australienne. « C’est
là que ça se passe », explique l’un d’eux.
« Ils sont craquants ».
Les non-surfeurs l’ont compris. Alexandre est descendu de Paris avec
deux potes. Il expose sa théorie dans un éclat de rire : « Pour pas mal
de filles, ici, si t’es pas blond, si tu fais pas de surf, t’es mort.
Mais il y a deux catégories de nanas : celles qui cherchent seulement
un surfeur, les groupies, et les filles normales, comme toi et moi, qui
sont accessibles aux non-surfeurs. » Bilan de la veille, 66 % de
réussite pour les Parisiens : deux des trois copains ne sont pas
rentrés seuls. « C’est sûr que certains filles ne sont là que pour ça :
le mythe du surfeur, ça marche encore », témoigne une trentenaire
landaise sous couvert d’anonymat.
Justine n’a pas 20 ans, et elle demeure en Rhône-Alpes. Elle aborde
sans détour le sujet un peu tabou qui sous-tend ce monde de drague, de
mode et de beauté des corps. « OK, il faut le dire. Les surfeurs, ils
sont trop mignons. Quand ils sortent de l’eau, tout mouillés, qu’ils se
repeignent, avec leur combinaison ouverte jusqu’au bas du dos, ils sont
tellement craquants… comment leur résister ? J’ai vu une émission où
ils disaient que c’était le sport le plus sensuel. » Elle ajoute : «
C’est terrible à dire, mais quand on croise un mec mignon, on regarde
machinalement si par hasard il ne porte pas le bracelet. » Le bracelet
réservé aux compétiteurs du Rip Curl Pro, le supplément de prestige
accroché au poignet, un viatique pour passer les frontières de la nuit.
Force d’attraction.
« Aujourd’hui, tout de même, tempère Roland, les nouvelles générations
de surfeurs sont plutôt sérieux. Ils ne sortent que quand ils sont
éliminés. J’ai connu un temps où certains gars faisaient tellement la
fête qu’ils ne se présentaient pas sur les vagues le lendemain matin.
C’est une époque un peu révolue. »
Les 140 porteurs de bracelet et leurs glorieux prédécesseurs qui
viennent claquer la bise à Roland au comptoir, d’où l’on fait jaillir
des flammes, constituent, par leur prestige de sportifs, la force
d’attraction du Rock Food et de la place des Landais. Mais les
compétiteurs pros sont minoritaires dans cette foule joyeuse qui
regarde l’Atlantique et admire ses champions. « Ce que faisait Roland a
été décrié au début, explique une commerçante. Mais, avec le Rock Food,
il a fait bouger les choses, il a amené du monde. » Et fait d’Hossegor
le nouveau rêve californien de toute une jeunesse australienne.
par Nicolas Espitalier.