Notre itinéraire estival débute sur les côteaux de l’Agenais, dans le creuset écolo, bio et non-violent de Montpezat. Depuis la première exploitation « biodynamique » des années 1930, plusieurs générations successives d’alternatifs ont inscrit leurs idéaux dans la durée
Comme une plante aromatique, la stagiaire d’été s’appelle Marjolaine. « Intéressée par le bio », l’Aveyronnaise passera le mois de juillet dans un potager généreux de Montpezat d’Agenais. Et la terre qu’elle foule ici est plus fertile encore que la jeune fille au prénom d’origan ne l’imagine.
Cette commune lot-et-garonnaise de 600 habitants compte aujourd’hui une quinzaine d’agriculteurs bio, soit le quart des exploitants, une épicerie bio elle aussi, des maisons écologiques avec monomurs, capteurs solaires, citernes d’eau de pluie et autres toilettes sèches. Et surtout, une ribambelle de « copains ». Ils s’autodésignent « écolos », « alternatifs » ou « bio », chacun selon le parcours unique qui l’a conduit vers ces côteaux arrondis. Mais tous témoignent d’un « quelque chose de commun » qui les unit et les différencie des « autres », ceux-là qu’on appellera au choix « autochtones », « conventionnels » ou « non-bio ».
La venue des « estrangers ».
La graine de « quelque chose » a été semée à Montpezat en 1934. Bien avant la vague de retours à la terre, bien avant qu’on mette le café équitable en vente dans les Monoprix. « Cette année-là, mon année de naissance, des Suisses appelés Baumann sont venus s’installer ici. Ils ont fait de l’agriculture biodynamique en s’inspirant des théories de Rudolph Steiner », raconte Silvia Schmid, Suissesse elle aussi. C’est elle que les écolos montpezaquais appellent la « grand-mère », parce qu’elle est la plus ancienne dans la place.
« Après les Baumann, poursuit-elle, il y a eu des Alsaciens, les Klockenbring, et puis un couple hollando-suisse, mes amis, chez qui j’étais d’abord venue comme stagiaire dans les années 1950. » En 1960, alors que « la moitié du village était à vendre », elle a acheté des terres dans un vallon en contre-bas du bourg. Les grands mouvements de pensée des sixties ont alors traversé, noués aux cheveux de générations de stagiaires, ce bout de campagne peuplé d’« estrangers ».
« Il n’y a pas eu de hippies, ici. Ou juste un couple, pas longtemps », glisse Silvia Schmid. Cette femme a posé des yeux sages sur la fin des illusions, observé des gens de la ville se lancer dans la « permaculture » puis s’en aller. Elle a surtout permis la venue sur ses terres, au début des années 1980, de l’une des communautés de l’Arche fondées par Lanza del Vasto, chantre de la fraternité et de l’idéal communautaire, penseur non-violent et disciple de Gandhi. « L’Arche cherchait de nouvelles implantations. Ils voulaient “essaimer”, comme ils disaient. Je leur ai proposé mes terrains », se souvient Silvia Schmid.
La fin de la communauté.
Elle garde, punaisé dans l’entrée de sa maison, le poème « Tiens-toi droit » de Lanza del Vasto. C’est par le gandhisme que plusieurs « alternatifs » d’aujourd’hui sont d’abord venus, à l’image des Boué. « Il s’agissait de rechercher une vie simple à la campagne, de travailler de ses mains en respectant la nature », résume Stella Boué, Italienne d’origine. Les Boué ont été la quatrième famille à venir dans la communauté, et il y en a eu jusqu’à huit en même temps. Puis, par besoin d’indépendance, le couple a fait sécession et acheté son propre terrain. La communauté a volé en éclat en l’an 2000. Certains sont restés et les autres maisons ont été vendues à de nouvelles familles, plutôt vertes. « Ce n’est plus la communauté mais il en reste quelque chose, un esprit. Et toujours beaucoup d’enfants ! », s’amuse Silvia Schmid. « Parfois, on tricote dans son coin et ça finit par faire un pull », conclut-elle à propos de sa prospérité spirituelle.
La graine semée en 1934 a vécu, en sept décennies, ce qu’ici on appelle « le petit miracle de la germination ». Le poids démographique des discrets écolos, après avoir été une source d’inquiétude, est devenu un enjeu électoral. Des candidats aux municipales de 2008 sont déjà venus toquer aux portes des maisons écologiques, avec de possibles places de conseillers municipaux à distribuer.
Article de Nicolas Espitalier.