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Y’a plus beaucoup de monde au balcon (ANGLET - 64)

Au Pays basque, comme ailleurs sur le littoral atlantique, la mode des seins nus recule. Une tendance très palpable chez les jeunes femmes, où l’on se préserve autant des problèmes de santé que du regard de ces garçons que l’on dit de plus en plus insistant. Ont-ils scié la branche sur laquelle ils étaient perchés ?

plageC’est une farce atroce. La terre se réchauffe et les filles pourtant se rhabillent. Quarante-quatre années seulement après l’effeuillage pionnier de Bardot sur la plage rouge de Saint-Tropez, la vague des seins nus déjà ne déferle plus. Une tendance même particulièrement palpable sur ce littoral atlantique que le psychosociologue Marc-Alain Descamps ratisse en costume d’Adam depuis bientôt cinquante ans. « La France n’est pas uniforme, et il y a toujours eu des hauts et des bas, mais partout, cette fois, le topless cède du terrain », confirme ce spécialiste de la nudité retiré chaque été à Montalivet (1).
En forme de pommes, de poires mais aussi parfois de scoubidoubi-dou ah !, qu’il était doux pourtant au garçon de faire son marché d’émotions seul sur le sable, les yeux même pas dans l’eau. Prémédité, ce crime de « lèse-majestété » serait l’œuvre particulièrement perfide de l’industrie du maillot de bain. Un lobby que l’on dit aussi puissant qu’autrefois la soutane lorsqu’il s’agit de nous renvoyer au vestiaire. « Il a toujours été plus rentable de vendre des maillots une pièce plutôt que des bikinis, les fabricants cherchent donc par tous les moyens à peser sur cette mode. »
Guerre de mouvement. Mais il y a plus grave encore. Alors que l’œuvre des féministes fait que la poitrine ne pèse, paraît-il pour certains, guère plus lourd sur la balance de l’amour que le gros orteil, le sein-de-la-plage serait en voie de resexualisation massive. À nouveau considéré comme le plus pervers appât du démon de midi pour aller pécher, il est temps pourtant de rappeler ce que dit en 2008 le Petit Larousse sur le gros Robert : « C’est la partie antérieure du thorax humain, où se trouvent les mamelles. » Avouons qu’il y a pire arsenal dans l’extension du domaine de la lutte des sexes. Mais si celles qui sont devenues femmes à la fin des années 60 n’ont pas l’intention de finir en sous-pull, leurs filles semblent, en revanche, embarquées malgré elles dans une guerre de mouvement et de tranchées à l’ombre des parasols.
Sur le sable basque d’Anglet, Elisa organise ainsi timidement la résistance. « Je bronze seins nus seulement quand je suis seule, sinon mes copains pensent que je le fais par provocation, pour me faire mater. J’ai vingt ans et je suis quasiment la seule de ma génération à perpétuer cette tradition que ma mère pratiquait sans états d’âme. » Son amie Émilie a préféré renoncer… « Je veux protéger ma peau du soleil, mais aussi je ne supporte plus le regard des mecs, et pourtant je ne suis pas pudique. »
La mer comme le métro. Persuadé que les religions sont indirectement à l’origine d’un sursaut pudibon, Descamps ne sait plus à quel saint se vouer pour plaider la non-voluptuosité de la chose. « Dans les années 50, même le pape a reconnu que la nudité était une occasion supplémentaire de pécher, mais pas un péché en soi ! » Comme ceux des hommes, les seins des femmes ne sont pas sexuels. Ils peuvent être érotiques, mais pas sexuels. Les fesses non plus, d’ailleurs les Brésiliennes ont remporté une grande victoire avec le string à la plage. À l’inverse, les Américains considèrent aujourd’hui avec horreur nos slips de bain lorsqu’ils sont en vacances chez nous. L’été, il est normal enfin que les hommes regardent la poitrine des femmes, c’est le seul organe visible de leur anatomie. Mais la mer est en train de devenir aussi déshumanisée que le métro parisien où chaque regard est vécu comme une provocation.
Ainsi, le tartinage de crème solaire va perdre en longueur ce que la journée de bronzette gagnera en morosité. Bientôt le garçon sur la serviette devra pour de bon ne plus faire semblant d’admirer l’horizon bleu barbant ou le dernier roman noir barbant. Et d’acheter fébrilement à la rentrée un ticket pour la nouvelle revue du Moulin-Rouge.
(1) Il a notamment publié « Psychosociologie de la mode, le nu et le vêtement ».

Sylvain Cottin

Photo Jean-Daniel Chopin