logo

Les vendredis du cow-boy solitaire (LAMONZIE-MONTASTRUC - 24)


western

photo Marie Seillery

Situé à quelques kilomètres de Bergerac, le petit village de Lamonzie-Montastruc héberge un étrange cow-boy, Dominique, charpentier de métier

Lamonzie, ça vous dit ? Lamonzie-Montastruc, en Dordogne. Un bled au milieu de coteaux, de châteaux, en plein cœur de l’histoire de France. Ici vit et travaille un certain Dominique Aymard, charpentier de métier. C’est écrit sur les flancs de sa voiture. Dominique Aymard, tout le monde le connaît, il y a toujours une charpente, un escalier ou un plancher à bricoler par ici. Et tout le monde sait, dans le coin, que s’il est un artisan sérieux, il n’en est pas moins un peu dingo.
Plutôt la folie douce, attention. Dominique Aymard, le vendredi, ne répond plus au téléphone. Il pisse dehors, nettoie ses colts, mange accroupi devant un petit feu surmonté d’un trépied en bois dans des gamelles en ferraille. Au menu ? Chili - « Et pas pour les fillettes, ma p’tite, tu mets un doigt dedans et tu rougis. » Ah oui ! aussi : il porte un chapeau et des bottes à éperons. Et bien entendu, il se fait appeler Jim. Jim le cow-boy.
Jim est un « westerner ». Se dit des gens qui ont la passion des westerns. Pas des films, mais du mode de vie des cow-boys.
Jim, le puriste, un gars sympa. Il a beau posséder deux colts et deux Remington, il ne s’en sert jamais. Chez lui, dans son jardin, tout au fond derrière la jolie maison léchée, il a fabriqué un petit coin de l’Ouest américain, des pionniers, avec saloon, banque et prison.
Ça lui a pris en 2000, alors qu’il commençait à apprendre les danses country avec sa femme, au New Dance Country de Bergerac. Après avoir participé au record du Guinness, à savoir 24 heures et 10 minutes de danse non-stop, il a décidé d’ouvrir un saloon. Il a trouvé des planches, normal, c’est son métier, et à temps perdu il a construit sa cabane chez lui. Pas du bricolage de gosse, mais du costaud qui tient la route. « Je me suis inspiré des vieux westerns, je les regardais en oubliant l’histoire, me concentrant uniquement sur les décors. Quels films ? Sais plus. Mes meilleures sources restent quand même Lucky Luke, la BD et ”La Petite Maison dans la prairie”. »
Plutôt période 1830. Après le saloon, Jim a construit la banque et la prison. Il ne manque rien. John Ford n’aurait pas renié le décorateur. Si vous avez du bol, Jim vous invitera, il y a toujours un bon vieux whisky à boire dans une chope en bois. Et de la musique de bastringue, on n’est pas des chochottes.
Désormais, la passion a pris le dessus. Une fois par semaine, le vendredi, Dominique devient Jim dans une espèce de schizophrénie assumée. Ainsi, le matin, il enlève son pyjama et s’habille en Jim : pantalon en toile qu’il a fait venir des États-Unis, chemise blanche, boutons en nacre, « seulement deux trous et pas quatre, comme à l’époque », gilet de grand-père, ceinturon avec le colt toujours enfourné, chapeau de cow-boy. Jim ne rentre pas à la maison. Il allume son feu, prépare son frichti. « Je vis comme à l’époque, sans fausse note. J’en profite pour améliorer l’habitat, je range. Tiens, aujourd’hui, j’ai nettoyé les pistolets, et après j’ai joué au poker avec Wesley. Wesley, c’est mon voisin. Lui aussi a chopé le virus des westerners. Là, il fait le soldat sudiste. »
Maintenant, Jim participe à des camps de reconstitution, éminent représentant de l’association Fort Rainbow. Sa femme regarde tout ça d’un œil las. Mais comme elle l’aime, elle le suit lors des reconstitutions. Elle s’habille en Calamity Jane, ce qui ne plaît pas aux cow-boys, très pointilleux, qui préfèrent les « vraies » femmes… en robe.
Ce vendredi, Jim a accepté de danser sur le plancher de son saloon, même si « ce n’est pas d’époque, la danse country. Ici, on est autour de 1830, la country vient beaucoup plus tard ». Les pouces enfilés dans le ceinturon, il a fait voler la poussière.

Isabelle Castéra

Monsieur et Madame rêvent (MONPAZIER - 24)

CONCERT BASHUNG(4523772)

Photo Marie Seillery

Depuis vingt ans, le festival L’Été musical en Bergerac rassemble amateurs de musique classique, jazz,variété, danse dans des lieux prestigieux. Le château de Biron, la place des Cornières de
Monpazier, le Château Saint-Germain, l’abbatiale de Cadouin ou l’Abbaye de Saint-Avit-Sénieur. Bashung précède le Ballet de l’Opéra du Rhin…

« Moi, je m’appelle Chloé, Chloé Mons. Je ne parle pas pour Bashung. D’ailleurs, je partage la scène avec lui ce soir. Mais lui aussi avec moi. » Chloé garantie pur jus. Du gaz à tous les étages. Les cheveux poussés jusqu’au bas des fesses, des rondeurs plus qu’assumées, la belle blonde vous assomme d’un coup de cil. Pêchue. N’imaginez surtout pas qu’elle assure la déco, le soutien moral de l’artiste. Car ici, l’artiste, c’est elle aussi.

Ici ? Monpazier, cité médiévale du Périgord au milieu des salades de gésiers et du foie gras sous toutes ses formes. Monpazier qui accueille ce soir, au coeur de sa bastide, Alain Bashung et, donc, Chloé Mons. Ou vice versa. À quelques heures du concert, et avant de boire un citron pressé, Chloé cale sa balance avec les musiciens et techniciens. Une meute de grands garçons en tee-shirt noir, armés de boucles d’oreille : on les reconnaît à cet air lunaire de ceux qui sortent du lit. En fin d’après-midi. Chloé, elle, fait claquer ses bottes sur les pavés. « On adore les petits festivals, tout est beaucoup plus simple. Et puis, nous avons des amis en Dordogne. C’est joyeux de chanter sur cette place, non ? Et puis chaleureux aussi. On voit les gens à qui on chante… »

Alain Bashung est fatigué. Maladie. Les rumeurs bruissent sous les cornières. Les fans font triste mine. « Il paraît que… » « Si c’est sûr, tout le monde le sait. »

Chloé impose sa nature, elle pète la santé, pas là pour pleurnicher : « Quoi ? C’est mon mari. On est ravis de partager la scène. On s’aime et on aime chanter ensemble. C’est notre petit rendez-vous à nous. » Ils sont mariés depuis dix ans. Ils s’aiment, ils vont chanter tous les deux. Personne n’attend Chloé, elle le sait et s’en tape. « Moi, je vais assurer une première partie, seule avec mon ukulélé, des titres inédits. » « Calamity Jane », le titre de son album lui colle à la peau. Elle décroche un sourire, remonte sa jupe pile au-dessus des genoux ronds. Les organisateurs du festival, qui en célèbrent la vingtième édition, en vantent l’éclectisme, le côté artisanal tricoté main. À quelques heures du concert, ils apprennent que Bashung sera accompagné par Chloé. OK, tout va bien.

21 heures samedi. La place explose, impossible de rentrer plus de monde. Chloé Mons se plante seule sur la scène comme annoncé. Sur les chaises, on papote pendant qu’elle impose son ukulélé et son culot de fille de cow-boy. J’y suis j’y reste. Et qu’importe ce qu’elle entonne, elle insuffle une décharge de bonne humeur au milieu de tous ces gens consternés. Car lorsque Bashung arrive, le crâne chauve, la démarche traînante, le contraste fait mal.

Et puis il va chanter, des textes crépusculaires, et cette voix qui chauffe jusqu’aux pierres centenaires, et son ombre draculéenne répliquée trois fois sur la vieille grange aux dîmes.

Don d’ubiquité. Ici, tout le monde a envie de chialer. Pas parce qu’il est paraît-il malade, parce que ce moment est pur. Le voilà à l’acmé de son art. Dépouillé de tout le reste. Sec comme un coup de poing que l’on prend en plein coeur. Il dépose là, au milieu des champs de blé, des vergers chargés de fruits, des murs blonds, il dépose à nos pieds tout le reste de son talent. En concentré.

C’est la fin du concert. Chloé revient sur scène chanter avec son mari. Comme prévu. Avec sa main dans la sienne, perfusion de chair et de sang. C’est comme ça quand on s’aime.

Isabelle Castéra