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Chez Minus, la moule fait aussi de l’esprit (CAPBRETON - 40)

L’ancien port de pêche, le seul des Landes, futtrès actif à une époque, puisqu’on en partait pour pêcher la morue jusqu’à Terre-Neuve. Capbreton est surtout un port de plaisance, mais quelques bateaux de pêche subsistent. Sardines, bars et daurades sont les poissons fétiches de la côte landaise. A l’arrivée des pêcheurs, sur le port, le public se presse. En face, chez Minus, on préfère les moules…

moulesLa moule de Minus n’est pas un mollusque ordinaire. Il faut oublier dans les tambouilles de nos grands-mères la moule cuite et recuite, flottant dans son jus ail et persil. Oublier l’enfant grimaçant qui pêchait entre le pouce et l’index le jeune crabe oublié dans un coin de coquille. Sur le port de Capbreton, la moule de Minus, bouchot à fond, a de l’esprit, du style, un genre. On la mange avec les doigts, dans des assiettes en carton, sur des tables en bois brut. On en sort satisfait et assez sale. Mais la guinguette du port de Capbreton affiche complet tout le mois d’août. On appelle ça une institution. De la moule.
À l’origine, un ferrailleur argenté venu de Dax. Il s’appelle Bernard Castex, on le dit Minus en raison de sa petite taille. Loin d’en faire un complexe, le Landais se servira de ce sobriquet pour nommer sa petite entreprise. Pas si bête. Un jour, il décide de monter une cabane sur le port de Capbreton, côté Hossegor, afin d’inviter ses amis à goûter ses moules cuites à la plancha.
Jalousie, jalousie. Années 90. La plancha a traversé la frontière espagnole. Minus ajoute à la cuisson un assemblage d’herbes, un mélange de 13 épices dont personne ne sait rien. Les amis des amis s’invitent, suivis de leurs copains et de leurs voisins. Minus ajoute des tables, de 5 il passe à 30, car la bonne société dacquoise se presse dans cette guinguette en bois, se suce les doigts et en redemande.
Lorsque Bernard Castex meurt prématurément, en 2001, l‘entreprise est rattrapée par sa fille, Sabine. Elle vient d’achever des études de commerce international, avec dans l’idée de se frotter aux États-Unis. La moule, a priori, ne l’inspire pas. Enfin, « pas avant 40 ans », répète-t-elle à ses amis. Pourtant.
« On attendait que je me plante, admet la jeune femme. Le succès de papa a suscité pas mal de jalousie autour. Surtout qu’entre-temps, la moule est vraiment devenue à la mode, tout le monde a tenté sa chance. Malgré la concurrence, nous avons continué à réussir, tout étonnés. »
La success story du mollusque s’interrompt au mois d’avril dernier, sinistre 26 avril où la baraque à Minus brûle entièrement. Sabine est réveillée en pleine nuit. « Deux heures la tête dans le seau », se souvient-elle. La journée suivante, tandis qu’elle ramasse les débris, elle voit des gens pleurer derrière les barrières de sécurité. Oui, pleurer. Pour des moules. Il faudra des mois de reconstruction « à l’identique » avant une réouverture le 6 août. « J’avais peur que Minus y perde son âme. »
Rien à jeter. « Le succès tient beaucoup à ce truc imperceptible. Donc, tout est pareil, en mieux, en propre. » Six planchas chauffées à blanc en permanence, des centaines de kilos de bouchot livrées le matin et le soir par une entreprise SPF qui s’est appuyée sur Minus pour exister. Des assiettes en carton, des verres Arcopal, un tour de main.
En moyenne, le client paye 14 euros pour 700 g de moules et 300 g de frites, avec un rince-doigts en sachet. Du boucan en prime et les toilettes à l’extérieur. Les concurrents n’y comprennent rien. Sabine ose une explication : « Les employés sont mes amis, toutes les serveuses sont des filles. » Tu parles. Élisa et Sébastien viennent de Bordeaux pour se salir les doigts chez Minus. « C’est la sauce, introuvable, incomparable, et les moules. Pas une à jeter. Le décor, on s’en fiche. Tout le monde se mélange ici. Le soir, c’est plus snob, évidemment, les gosses de riche aiment bien venir se montrer dans la cabane. Dans la sauce, il y a de l’ail, du thym, du curry et puis… »
Sabine ne dira rien, même sous la torture. Secret de papa. « Du thé vert », finit-elle par lâcher. E t puis…

Isabelle Castéra

L’été meurtrier des enfants lunes (SAINT-PANDELON - 40)


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photo David Le Déodic

Si vous râlez dès que le moindre cumulo-nimbus menace votre bronzage, sachez qu’une soixantaine d’enfants en France souffrent d’un mal mortel qui les condamne à ne jamais s’exposer à la lumière du jour. Les beaux jours sont donc aussi les plus tristes pour les jumeaux Vincent et Thomas

Quand le soleil a rendez-vous avec les enfants de la lune, alors l’été devient meurtrier. Pas assez nombreux, toutefois, pour que le présentateur météo ait un quelconque scrupule à se pâmer sans retenue devant ses prévisions flamboyantes, ces petits malades incurables (une soixantaine en France) s’étiolent ainsi à l’ombre de notre eldorado estival. Victimes d’un mal génétique les condamnant au cancer de la peau aussi facilement que le commun des autres mortels attrape un rhume, la moindre exposition à la lumière naturelle - fût-elle assombrie par un ciel d’encre - ne prolongerait pas leur espérance de vie au-delà de l’adolescence.
À 15 ans, Thomas et Vincent sont pourtant des vieillards en pleine forme. À peine saupoudrés de quelques taches de rousseur en apparence bénignes, ces jumeaux landais ont été les premiers enfants de la lune au monde à profiter d’une protection totale dès leur deuxième anniversaire et leur premier cancer. « À l’époque, le pédiatre nous avait dit qu’ils ne vivraient pas plus de huit ans, et qu’il ne fallait donc pas s’embarrasser de précautions pour si peu de temps », frissonnent toujours leurs parents. Têtu plus encore qu’optimiste, le couple se mure aussitôt dans son pavillon dacquois transformé en caverne obscure. Volets fermés, rideaux tirés, une véritable nuit polaire qu’ils ne vont pas longtemps supporter. « On a craqué, mais heureusement nous avons vite pu récupérer des filtres anti-UV transparents qui servent à protéger les tableaux de maître dans les musées. »
Une idée lumineuse et minutieusement appliquée depuis sur les vitres de la maison comme sur celles du collège et de ce camping-car familial que les enfants doivent prestement gagner recouverts d’une combinaison taillée dans les chutes de tissu abandonnées par la Nasa. Étouffante panoplie d’astronaute qui, pourtant, n’empêche pas ces enfants de détester les étés trop indiens pour être honnêtes. « Le changement d’heure au printemps nous plonge dans le moment le plus dur de l’année, il fait jour tout le temps d’avril à octobre », expliquent les jumeaux, contraints, malgré eux, de vivre comme des noctambules. Levés à midi, Thomas et Vincent déjeunent à 16 heures, goûtent à 20 heures et dînent à 22 h 30 avant de pouvoir enfin profiter d’un instant de quartier et d’air libres. Parfois aussi d’un bain, de minuit, forcément.
Bains de minuit. « Dès qu’il fait nuit, c’est énorme, même quand on se contente de faire un tour dans le jardin d’enfants à côté, ou bien simplement de pique-niquer sur un parking. Pour la baignade, nos parents nous emmènent sur la plage de Capbreton, la seule à être éclairée. »
Un voyage jusqu’au bout de la nuit pour mieux repousser l’ennui mortel de ces après-midi d’été et leurs séances d’ordinateur élevées au rang de soins palliatifs. « Au début, nous faisions venir des copains à la maison, mais cela tournait au drame dès que les autres gosses filaient s’amuser dans le jardin », se souvient leur père.
« Pour autant, mes fils ne ressentent pas trop la frustration de l’extérieur, car ils ont totalement oublié les deux premières années de leur vie, lorsqu’ils pouvaient encore vivre au grand jour. Mais, s’ils continuent de respecter à la lettre les consignes de protection, ils commencent à se poser beaucoup de questions sur leur avenir, alors je me méfie un peu de l’adolescence. »
Retenir l’adolescence autant que la nuit, pour prolonger leur espérance de vie et les surprises. « Je n’avais jamais vu aucun intérêt à leur apprendre à faire du vélo. Et puis, un soir, ils se sont mis à pédaler autour de la maison. » L’échappée belle, le temps d’une éclipse d’enfant lune.

Un rêve de vin sur le sable (CAPBRETON - 40)


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photo Philippe Salvat

Nicolas Tison a planté ses vignes sur une dune de Capbreton où, déjà, des vignerons faisaient du vin au Moyen Âge. Il veut montrer que la plage est aussi un terreau fertile et le« vin de sable », un patrimoine local

Sur la plage abandonnée, coquillages, pinard et crustacés. À Capbreton, il n’y a pas que les baigneurs qui contemplent l’Océan avec les pieds dans le sable ; il y a aussi la vigne. Il faut le voir pour le boire : les pins, le vent marin, le bruit des vagues, au loin, le concert des grillons et, lovés dans cette carte postale des Landes océanes, des ceps de vignes, alignés comme une armée camouflée.

Comme quoi, le vin, comme la vie, trouve un chemin, fût-il ni noble ni argilo-calcaire ; mais inattendu et intime. Nicolas Tison, 43 ans, vigneron des plages, mais pas touriste viticole, exploite son rêve de réhabiliter la dune comme terreau fertile et son « vin de sable », appellation officielle, comme patrimoine local.

Jolies couleurs. Le vin de sable a toujours eu plusieurs exploitants aux alentours, à Messanges, Lit-et-Mixe, Soustons et Vielle-Saint-Girons (plus une coopérative de vinification en Tursan). Tison, lui, a réinvesti le « berceau », Capbreton et sa dune, au plus près de l’Océan. Sable blanc pour rouge de table, un doute s’instille. Pourtant : « Les dunes éoliennes, les successions de graviers et de coquillages font un tout, avec un peu de matières organiques en surface et l’Océan qui apporte son cortège d’embruns », explique Nicolas Tison. Le sable est un milieu « fragile et vivant », où « ça pousse beaucoup, mais ça ne retient rien ». Forts risques de gel au printemps car ce sol refroidit vite ; jolies maturités car il chauffe vite, par réverbération. La vigne est donc amarrée basse.

Le tout fait des jolies couleurs au blanc, rosé et aux deux rouges de la gamme. Des tanins souples, peu acides, fruités (baies noires, mûre, cassis pour le rouge ; agrumes pour le blanc), pour un goût, disons, plus rural que mondain. On a cherché, en vain, un goût d’iode (tant mieux, sûrement), mais les pins protègent du sel. Ce n’est donc pas la mer à boire, mais la possibilité d’un îlot économique. Treize ans : la vigne est jeune, elle peut encore mieux faire. « On ne le confond pas avec quelque chose qu’on connaît », propose Tison.

Cours royales. 4 hectares en production, entre 15 000 et 18 000 bouteilles par an, étiquetées comme vin de terroir landais, sous-titré « Sables de l’Océan », 60 % de vente directe (à des « clients fidèles »), 40 % aux restaurateurs et cavistes alentour : Nicolas Tison refuse le rendement industriel. Et assume l’expérimentation : une de ses parcelles au plus près de l’Océan n’a pas encore de rendement. Il s’accroche à l’archéologie viticole locale : ce vin-là n’est pas vain.

Bordeaux a beau snober la robe des sables, « il y en avait dans les cours royales d’Europe », dit Tison, recherches historiques à l’appui. Elles disent que ce vin était vendu en bouteilles, pas en vrac, donc qu’il voyageait sans se piquer, chose rare. « On disait “du capbreton” comme on dit “du Bordeaux” », explique Nicolas Tison. Les vignes d’antan ont aussi servi à fixer la dune, quand l’homme (et Napoléon III) a façonné les sables mouvants, à force de planches, de pins et donc, parfois, de vin. Au mitan du XIXe, le mildiou a ravagé les exploitations d’un vin devenu moins rentable que les bains, la nouvelle attraction locale. Nicolas Tison n’en vit pas. Ancien ingénieur des techniques agricoles à l’Enita de Bordeaux, reconverti par passion, il enseigne à mi-temps au lycée agricole de Sabres. Il plante ses vignes depuis 1995, sur des parcelles prêtées par la mairie, courtisée par ce passionné.

« Je ne sais pas encore dire si construire un vignoble sur le sable est rentable. » Mais il vénère cette tradition dont il a calqué les techniques de cépages. « Je n’ai jamais réfléchi », dit-il, comme s’il reprenait juste la franchise d’une épopée lointaine qui a déjà tout testé, jusqu’à voir mûrir ici cabernet franc et cabernet sauvignon pour les rouges, chenins pour les blancs. Nicolas Tison cultive sans chimie et slogans. Lui qui est sorti du rang rêve que son vin sorte du lot.

À lire : « Vin de sable, vin des dunes », par Jean-Jacques Taillentou (2005).

Adrien Vergnolle

Un Grolandais landais à Hossegor (HOSSEGOR - 40)


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photo Philippe Salvat

Le département des Landes accueille cet été celui qui est probablement le meilleur surfeur du Groland. Une virée avec le complice de Mickael Kael, le journaliste délirant de Canal +

La journée va être longue. Je fais le tour de la famille à Mont-de-Marsan. On se tient au courant. Vive la France ! Gloire à Satan ! » Franck Bellocq et sa planche de surf ne rejoindront pas le très prisé sable d’Hossegor dans les délais imposés par la houle. Il me l’a signifié par SMS. Avec ses mots. Car son langage n’est pas celui de « nous autres, Français ». Huit ans déjà que le trentenaire vit en présipauté grolandaise !

Exilé volontaire dans cette contrée du PAF où les noms de patelins invitent au voyage : Perdrons-la-Louvrette, Chichigneux, Mufflins… C’est ainsi qu’il est devenu Frankiki, stagiaire de Mickael Kael sur Canal+. Pourtant, quand sonne l’heure du « rien foutre » estival à Hossegor, Franck Bellocq suffit. Il vous parlera ici de sa grand-mère, femme de cran habituée aux mises en scène grolandaises… À ces moines mexicains qui, sur Canal, sondèrent en profondeur l’intimité du petit-fils ; ou encore à ces sécrétions naturelles que Frankiki reçut en pleine face pour les besoins du script. Ici, cette carrure bourvilienne aux airs de Jean Yanne jeune vous racontera surtout « ce qui a fait le lien entre Hossegor, Groland et Frankiki ».

Les Soupulls. Il résume : « Après la catastrophe de l’”Erika”, je me suis rendu au siège de Total, à la Défense, pour récupérer 163 millions d’euros avec des amis d’Hossegor, Capbreton et Seignosse. Nous avions créé les Soupulls, la Super Organisation ultrasecrète pour une lutte contre les lobbys. Total nous avait accusés de repérage terroriste. Et nous avions passé l’après-midi en taule avec un commissaire qui s’appelait Moulin… ce qui nous a bien fait marrer. »

La poésie des Soupulls avait frappé Moustic, Gustave de Kervern et consorts en plein cœur. Et en plein foie ! Car une cuite avec Gus allait plonger l’étudiant d’alors (en journalisme) dans la marmite grolandaise… de l’écriture de sketches jusqu’à Frankiki, à assumer devant 1,5 million de téléspectateurs.

Sur la Croisette landaise, il se promène pourtant incognito. Et donne rancard à ses amis. Richard, Claire… ou bien Youenn, qui chambre : « Franck, c’est le renégat parisien ! » Ce traître-là n’a pourtant rien sacrifié de son humilité et de cette conception du surf qui ne colle pas avec les contrastes d’Hossegor la coquette. Où les bars basques sont lounge. Où le Germanique en méduses apprécie la vue des dunes les plus siliconées de la plage. Où la faune à scooter avale sa dose de « junk food » sous les yeux révulsés d’une clientèle BCBG de bandits manchots : « Des frites ? Cela va contraindre mon teint. »

Première pinte. Frankiki résiste, même ici, à la terrasse du café cosy situé au-dessous de son ancien appartement. Pas de Blue Lagoon ni de coucher de soleil au champagne-fraise. Il est 18 h 15. Le Landais grolandais se contentera d’une (première) pinte. Un délice ! Bien davantage que la métamorphose des lieux. « Pour un Grolandais, Hossegor n’est plus ”the place to be”. L’ambiance ”roots” est morte. Ici, c’est Cannes. » Ainsi la compare-t-il à Contis, « moins frime, plus proche de l’esprit originel du surf ». Il cite enfin LA station à découvrir : Quend-Plage (Somme), théâtre du festival de « not’bô pays », le Groland.

Fini le 40. Hossegor lui procure juste sa dose de surf et d’amitié. « Heureusement qu’il y a ça ! lance-t-il. Mais quand on quittera Paris avec Eve (sa compagne, ancienne assistante de production à Groland), on ne s’installera pas à Hossegor. Ce sera sans doute Bordeaux, une vraie ville où il y a un bar tous les 10 mètres. » Frankiki emmènera aussi son rejeton de 3 mois, dont le prénom évoque ce réflexe de post-alcoolisation : « C’est un petit Raoul… Forcément ! »

La présence de Frankiki dans les bureaux interlopes de Groland-Paris n’est donc plus requise, puisque le travail à distance a été inventé. Ainsi se débarrassera-t-il de « cet ignoble 75 ». Or, en attendant, il peste : « À Paname, je m’étais débrouillé pour garder le 40. Et récemment, je n’ai pas pu y couper. » À l’arrière de sa voiture, un autocollant GRD (comme Groland) le blanchit toutefois. Alors il sème, au zinc, stickers et passeports de la présipauté.

Bientôt 2 heures du mat’, dans la nuit de « môrdi » à « credi ». Trois pintes et quelques litres de rouge plus tard, on n’a toujours pas trahi l’esprit grolandais. Banzaï !

Thomas Villepreux