Fleurance (32). Le grand torticolis des gens d’en bas
A minuit pile, il reste une vingtaine d’Ewoks en anorak. Dans une
procession de murmures joyeux, ils glissent autour d’un tube blanc
pointé vers quelque sourde lumière. Leurs visages, tournés vers le ciel
pendant deux heures dans un dôme d’observation, sont préparés à
regarder l’infini dans le blanc des yeux mais, dehors, on ne les
distingue plus. Car il fait plus noir encore sur la colline gersoise,
où est posé le Hameau des Etoiles, que dans les profondeurs imaginaires
de la lune forestière d’Endor.« Ca fait des frissons. C’est vrai que, déjà, il ne fait pas très
chaud. Mais ça vient d’autre chose », chuchote Antoine. Il a 14 ans, il
vient d’un village posé là où l’horizon, le Maine-et-Loire et la
Mayenne, ont une frontière commune. « Il se régale. Depuis qu’on est
là, il plane ! » commente à côté de lui, dans l’obscurité, une voix
enjouée. Celle de sa grand-mère, Nicole : « On est venus passer la
semaine au Festival d’astronomie de Fleurance exprès pour lui. Ses
professeurs au collège l’encouragent à s’engager dans cette voie, il
est passionné. » Lui, il repère deux étoiles filantes.
« Et moi, enchaîne Nicole, c’est un pur hasard, mais il se trouve que je suis allée, toute petite, à l’école ici. Grâce à un panneau publicitaire à l’entrée de Fleurance, avec le nom de son frère qui est devenu artisan, j’ai retrouvé une copine de l’époque et on s’est revues. C’est incroyable… » Antoine n’a pas décroché les yeux du ciel. Il la coupe, tout à sa réflexion : « On se dit qu’on est tout petit dans cet univers. Il y a tellement de questions sans réponses, et des réponses qui amènent d’autres questions. »
Jupiter en joue.
Près du tube blanc, en l’occurrence un télescope de 40 centimètres de diamètre, Thierry dirige la sarabande des Ewoks. Animateur dans le milieu astronomique depuis plus de quinze ans, il cherche dans la géographie stellaire la planète Jupiter ou l’amas globulaire M13, les met en joue au bout du canon, invite les observateurs à s’intéresser, l’oeil collé à la lunette, à ces tâches blanches qui constellent le plafond. Il éclaire discrètement sa montre. « Tiens, dans trois minutes, il sera minuit trente-six : si tout va bien, la navette Endeavour va décoller de cap Canaveral, en Floride. »
Sous la voûte naturelle posée comme une cloche à fromage sur la verte Lomagne, Antoine assure n’avoir « jamais vu autant d’étoiles, car le site est parfait ». Seule « pollution lumineuse », les réverbères d’Auch et d’Agen font deux faibles halos, un peu au sud et un peu au nord. Dans le groupe des couche-tard et regarde-loin, il y a une équipe de fillettes sages et un garçon de 7 ans qui sait déjà beaucoup de choses, plusieurs adolescents habités précocement par le souci des cieux et des parents qui les suivent.
Le cadeau du brevet.
« Etre ici, c’est son cadeau du brevet », glisse Christiane. « On ne part pas en vacances comme ça tous les ans », renchérit Christian. Entre leurs deux silhouettes, la jeune voix de Quentin, leur fils de 14 ans et demi, s’indigne : « Ah non ! on avait dit que ce n’était pas le cadeau du brevet ! » La famille est venue de Nice, à mi-chemin entre Florence, dans la Toscane originale, et Fleurance, dans sa version gasconne. « La prochaine fois, ce sera pour ton bac », sourient les parents.
Pour l’épreuve de philo, dans trois ans, Quentin a déjà de l’avance : il n’a raté aucune conférence de la semaine, se frottant aux rugueux thèmes communs à la métaphysique et à l’astronomie : « Existe-t-il plusieurs temps ? », « Est-il vrai que le temps passe ? » A 1 h 30, après avoir montré la nébuleuse du Cygne à un Parisien et à son fils, Thierry, l’animateur, range le télescope dans un hangar, à la verticale d’Altaïr. La bande originale de sa solitude descend tout droit de la constellation du Grillon, dans le pré d’à côté. A notre échelle, on dirait que le temps passe.
Par Nicolas Espitalier.

