Les fêtards sont aussi du matin (BAYONNE - 64)
Pendant la fête, les matinées se déroulent
parfois au ralenti, mais toujours avec le sourire. C’est le moment béni où l’on
voit certainement le mieux les gens, de toutes conditions et de tous milieux.
Déjà deux
heures qu’elle a planté son nez dans la Nive. Sans se défaire d’un sourire
énigmatique, Claire, une étudiante parisienne, fixe les poissons sans trop les
voir. « Je profite de ce calme passager… avant la tempête du soir », fait-elle.
On entend comme un bruissement dans la ville. C’est le matin à Bayonne, pendant
la fête. La ronde des engins de nettoyage a fait place aux croissants en
terrasse. Les rues s’emplissent peu à peu. Et Damien n’a pas quitté sa position
fœtale. « Non, je vous assure que je n’ai pas abusé hier soir, précise ce jeune
commerçant lillois. Simplement, on s’est perdus. Il était tard. Et comme je
n’ai pas retrouvé le camping, j’ai pris ce banc. » Les passants lui adressent
parfois un commentaire amusé. Ce n’est qu’un début. Car le matin déploiera
lentement sa bonne humeur, au gré des ruelles. La veille au soir, l’immense
entreprise festive avait réveillé la part bestiale de quelques festayres. Au milieu
de ces milliers de complices, j’ai aperçu quelques échauffourées. Des gestes
isolés dans ce joyeux tumulte de virilité, de séduction rapide et de
flamboyance. Mais ce matin, l’atmosphère a changé. Moins expéditive, moins
superficielle, plus douce et posée. Un peu comme si Jacques n’avait jamais
taché sa chemise. Comme si, en ouvrant son journal ce matin-là, cet assureur
breton était en paix avec lui-même. « C’est essentiel pour se sentir à nouveau
dans la journée. Les cuivres arriveront bien assez vite pour nous remettre dans
le bain. Alors, je savoure. »
Des visages.
Oui, il déguste. Après sa soirée de la veille, il s’agit maintenant d’un café,
assorti d’un dialogue avec son compère de la nuit. « Que j’ai rencontré avec
ses collègues hier soir, précise Jacques. Mais aujourd’hui, on peut se poser,
ce n’est plus la bousculade. » Il a raison : c’est un instant à part. Un
éclairage soudain sur la foule, dont on ignorait les visages hier encore. Car
le matin, l’étudiante parisienne côtoie le Basque de souche, le plombier
polonais et les autres. Ces messieurs n’ont pas qu’un bon coup de fourchette et
ces dames un joli postérieur. Les gens ont des noms, des professions… Et ça se
voit.
« Vous venez
d’où ? » demande une mamie béarnaise à ses voisins de petit déjeuner. « De
Calais. Je suis maçon. Et ma femme ne travaille pas. On ne connaissait pas les
fêtes alors on veut en profiter un maximum. » Le couple s’étonnerait presque de
constater que Bayonne compte des boutiques. Qu’elle n’est pas uniquement ville
bodega. Alors, tandis qu’approche l’heure du déjeuner, ils jettent un œil sur
la déambulation des géants. Le matin, c’est au tour des enfants d’être à la
fête. Et Bayonne de prendre paisiblement des airs de festival. Ou les « a » de
la veille (bodega, sangria, fiesta) font place aux rimes en « eur » : douceur,
fraîcheur, candeur…
À leur rythme.
« C’est certainement la seule occasion de l’année d’oublier son boulot et de
parler aux gens. À ceux qui sont venus avec moi, que je côtoie pourtant toute
l’année, puis aux fêtards
de toute l’Europe […]. Le moment du petit crème matinal est parfait pour ça.
Encore mieux que la fête d’hier soir, parce qu’on est cool pour refaire la
soirée tout en se projetant dans la suivante », confie Patricia, Tourangelle
adepte des fêtes du Sud-Ouest.
Ça y est. La
pendule s’est arrêtée sur midi. Claire a retrouvé toute son acuité visuelle.
Elle s’est enfin éloignée de la Nive et peut retrouver une activité normale.
Cela devrait prendre plus de temps à Damien, notre fœtus égaré. Mais chacun respectera
le biorythme de l’autre. Tel l’instant où, en coulisses, l’on découvre,
émerveillé, les visages des comédiens, le matin n’a qu’un temps. Gueules de
bois, de travers ou d’amour, elles étaient toutes de sortie. Preuve que les fêtards sont
aussi du matin.
Par Thomas Villepreux



« Ce tampon qu’elle m’a mis ! La prochaine fois, je lui explose la
gueule ! » Les genoux en sang, Jon (prononcez « Yon ») Oroz n’a pas
perdu son humour. En bon Basque, ce jeune pompier n’a pas pu résister :
il a sauté dans la petite arène sitôt le premier « top à la vachette !
» lancé par Olivier Alleman, l’arbitre d’Intervilles.Répétition ou pas, la vache à la robe fauve du Landais Jean-Pierre
Labat n’a pas fait la différence. Mais Jon est plus têtu qu’elle. Il
retourne de plus belle dans l’arène sous les encouragements de ses
copains amusés.

« Eskerrik anitx. » Les yeux un peu fatigués, s’appuyant sur le makila que l’on vient de lui offrir, Junes Cazenave Harigile esquisse un sourire poli à chaque « merci beaucoup » qui lui est adressé en souletin. Et il y en eut dimanche soir de ces remerciements, au terme de la première représentation de la pastorale de Camou-Cihigue (Gamere-Zihiga en version originale) ovationnée par plus de 3 500 Basques, et quelques Béarnais. Le curé d’Alçay, qui a dix églises sous son aile, a reçu plus de louanges qu’il n’aurait espéré. A 83 ans, les compliments ont beau procurer du plaisir, ils ne font plus tourner la tête.