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Dax (40). Genèse d’un tube du cuite-parade

chanson.jpgIntérieur, jour. Un homme à la tête penchée. Seul, évidemment. Seul avec une guitare. Grattouillis, murmures, travail obstiné de la mélodie, arcanes de la création. Et puis, violent contraste. Extérieur, nuit. Un chant joyeux sous les lampions, un plaisir collectif qui cogne aux poitrails bombés, une cacophonie grégaire. On est dix, on est mille, on est ensemble et on s’égosille : « C’est nous les méchants piranhas, gnagna »…

Lui, l’homme à la tête penchée, l’homme solitaire qui a créé avec ses petites mains cet air qu’on chante sans soif, bras dessus, bras dessous dans les rues de Dax, lui, c’est comme s’il n’existait pas. Jean-François Grabowski, gersois de naissance, est l’auteur-compositeur de l’un des grands tubes du cuite-parade des ferias, « Piranhas », la création la plus fameuse du groupe lot-et-garonnais Les Astiaous.

Un verre offert.

Il raconte cette anecdote : « Un soir, aux Fêtes de Bayonne, je n’avais plus un rond pour boire un coup. Alors quand, dans le bar où j’étais, ils ont passé ma chanson, j’ai tenté : “C’est moi qui l’ai fait, ça ! C’est moi l’auteur !” J’ai dû leur montrer ma carte d’identité, avec le même nom que sur la pochette du CD, pour qu’ils acceptent finalement de m’offrir un verre. Mais je crois qu’au fond, ils ne m’ont jamais cru. »

En plongeant une histoire de poissons carnivores dans les eaux de la Garonne, Jean-François Grabowski a aussi, sans le vouloir, jeté sa chanson dans l’air du temps. Lequel, imprévisible chahuteur, l’a emportée loin de Toulouse, ville d’adoption du musicien. « J’ai vu des compilations contenant ma chanson, mais ne mentionnant aucun crédit de compositeur. C’était juste écrit “air traditionnel” ! » s’amuse le troubadour.

Il est ainsi devenu le père vénérable d’une chanson folklorique multiséculaire, transmise de génération en génération depuis le fond des âges en passant par le fond des bouteilles. Mais écrite en 1992.

Enregistré en live.

« L’idée m’était venue à la lecture d’un fait divers selon lequel des piranhas avaient été lâchés dans la Garonne », précise celui que tout le monde, de Toulouse à Nogaro, appelle Nounours. « Comme mes copains des Astiaous sont de Port-Sainte-Marie, au bord du fleuve, j’ai situé l’histoire chez Simone, dans le café où ils avaient leurs habitudes. » Et dont le nom, cela n’aura échappé à personne, a la grande qualité de rimer avec Garonne.

Comme « Amsterdam » de Jacques Brel, « Piranhas » a la particularité d’avoir été enregistré en public. « C’était au Florida, à Agen. C’est peut-être cela qui a fait son charme d’emblée, car les spectateurs réagissent sur l’enregistrement original. Ca a dû jouer. En tout cas, je ne l’ai pas fait exprès. Pour moi, c’était une chanson comme une autre et le fait est qu’elle a très bien marché. » De chanson « à texte », à vocation légère et humoristique, le titre est devenu un incontournable des répertoires de banda.

« Pyjama, pyjama ».

« C’est marrant, comment ça se passe. En écrivant le refrain, après “Piranha, Piranha”, je fredonnais “ragnagni et ragnagna”, mais ça n’avait rien de définitif. C’était en attendant de trouver un truc intelligent… Eh bien, disons que… je n’ai rien trouvé », se marre le placide Gersois.

Humble poète et bon vivant, l’ancien joueur de rugby de la Renaissance Sportive Mauvezinoise a redécouvert un jour la plus connue de ses oeuvres traduite dans une langue étrangère. Le belge. « Au Festival de bandas de Dalhem, j’ai entendu un groupe qui avait gardé l’air et changé les paroles. Ils avaient remplacé “Piranha” par “Pyjama”… »

Le genre nocturne et fantaisiste de la chanson festive, peut-être parce qu’il doit être difficile de remplir un relevé Sacem à 4 heures du matin, rapporte peu à ses auteurs. « Piranhas » ne génère que quelques centaines d’euros de droits, « les bonnes années ». Il faut ajouter à cela un verre offert de temps à autre dans une peña. A condition de présenter un titre d’identité valide.

Par Nicolas Espitalier.

Mont-De-Marsan(40). L’écume des cuivres à la Madeleine

madeleine04.jpgLa banda s’étire, se resserre, s’écarte sur toute la largeur de la rue. Elle se referme sur elle-même, en rond, se disloque en archipels. C’est une île aux contours mouvants qui se fraye un chemin dans la mer d’agités, un petit monde en autarcie qui se meut dans la foule.La Esperanza porte un nom caribéen et les couleurs de Saint-Vincent-de-Tyrosse dans les nuits bleues de la Madeleine, les grandes fêtes juilletistes de Mont-de-Marsan.

La Pigne d’or.

« On a fait une heure de bus depuis Tyrosse, on a sorti les instruments et on a commencé à jouer. Il était 20 heures. On continuera jusqu’à l’aube. Et demain après-midi aussi, et demain soir encore », prévient Vincent, qui joue de la trompette d’une main parce qu’il a un demi dans l’autre. « Si tu veux nous suivre, conseille-t-il, mets-toi au milieu du groupe. Tu vas voir, c’est les Champs-Elysées. »

Presque. A condition de remplacer les klaxons impatients de Paris par des instruments à vent, et l’obélisque par un soubassophone, cet instrument roi qui se voit de loin, criblé d’autocollants comme un drapeau de balles.

Les musiciens de la banda Esperanza portent pantalon blanc et ceinture rouge, tee-shirt marine et foulard rouge. Gilles, trompettiste pince-sans-soif et boit-sans-rire, glisse : « Ce sont les couleurs de Tyrosse. » En rugby s’entend, puisqu’une partie des garçons de la banda ont arboré ou arborent encore, au niveau du coeur, la fougère de l’Union Sportive Tyrossaise.

Gilles, en réalité, n’a pas le même foulard que les autres. Le sien est noir, ornée d’une pomme de pin dorée. Il est attribué à celui qui a pris la plus belle pigne lors de notre dernière sortie , s’amuse-t-il. Définition officielle et édulcorée de la pigne : « C’est quand tu marques les esprits de tes camarades en faisant n’importe quoi. » Déjà sacré Pigne d’or en 2004, le populaire Gillou tient la corde pour cette saison.

« Un cadet de Tartas ».

A l’avant du cortège, Pierre et Thibault sont les banderoliers de ce week-end. Ils agitent au-dessus de la cohue montoise la bannière de la Esperanza, portant ce slogan : « A fond, les pieds au plafond ». Contrairement à celles qui sont faites de bambou et de calicot léger, la banderole des Tyrossais est une épaisse toile de jean portée par deux tubes métalliques. C’est très lourd.

Mais pas autant que ce type indélicat qui traverse en courant les rangs de la banda, au risque de cogner un instrument. « Pour les trompettistes, ça peut faire très mal aux lèvres », souligne Pierre, tandis que le contrevenant a droit à une révision virile mais correcte du solfège de la bienséance.

Jean-Pierre, percussionniste et Pigne d’or 2005, est encouragé à danser pour accompagner la trajectoire chaloupée de quelque danseuse étoile filante, de passage au firmament du Moun. Il a 52 ans, mais quand on sort, « c’est un cadet de Tartas », se marre Pierre. Le ballet passé, J.-P. reprend le tambour pour jouer « L’Immortelle », à l’intérieur du café Le Divan : « Haut Peirot, vam caminar, vam caminar… »

« Doliprune ».

A l’heure de la pause se joue le classement général de la Fourche d’or, autre prestigieuse récompense interne de la banda Esperanza. Exemple de fourche donné par Mathieu, dit Dalsim, lui aussi trompettiste : « On ne dit pas il est bien ce concert, mais il est bien ce corsaire. » C’est ainsi que les musiciens tyrossais peuvent faire des grises d’hypodermie et se soignent au « doliprune ».

Inlassablement, la Esperanza creuse dans la masse compacte des festayres. Elle fend une houle allègre, soulève l’écume souriante des musiciens de pacotille, sans instrument, qui singent les gestes du tambour avec application et les yeux mi-clos.

Dans son sillage, elle laisse une traînée de chorégraphies anarcho-éthyliques et de chants enroués. Pendant 30 heures d’affilée et, s’il le faut, sans dormir.

Par Nicolas Espitalier.

Photo de Nicolas Le Lièvre