Monsieur et Madame rêvent (MONPAZIER - 24)
Photo Marie Seillery
Depuis vingt ans, le festival L’Été musical
en Bergerac rassemble amateurs de musique classique, jazz,variété, danse dans des
lieux prestigieux. Le château de Biron, la place des Cornières de
Monpazier, le Château Saint-Germain,
l’abbatiale de Cadouin ou l’Abbaye de Saint-Avit-Sénieur. Bashung précède le Ballet
de l’Opéra du Rhin…
« Moi, je m’appelle Chloé,
Chloé Mons. Je ne parle pas pour Bashung. D’ailleurs, je partage la scène avec
lui ce soir. Mais lui aussi avec moi. » Chloé garantie pur jus. Du gaz à tous
les étages. Les cheveux poussés jusqu’au bas des fesses, des rondeurs plus qu’assumées,
la belle blonde vous assomme d’un coup de cil. Pêchue. N’imaginez surtout pas qu’elle
assure la déco, le soutien moral de l’artiste. Car ici, l’artiste, c’est elle
aussi.
Ici ? Monpazier, cité médiévale du
Périgord au milieu des salades de gésiers et du foie gras sous toutes ses
formes. Monpazier qui accueille ce soir, au coeur de sa bastide, Alain Bashung et,
donc, Chloé Mons. Ou vice versa. À quelques heures du concert, et avant de
boire un citron pressé, Chloé cale sa balance
avec les musiciens et techniciens. Une meute de grands garçons en tee-shirt
noir, armés de boucles d’oreille : on les reconnaît à cet air lunaire de ceux
qui sortent du lit. En fin d’après-midi. Chloé, elle, fait claquer ses bottes
sur les pavés. « On adore les petits festivals, tout est beaucoup plus simple. Et
puis, nous avons des amis en Dordogne. C’est joyeux de chanter sur cette place,
non ? Et puis chaleureux aussi. On voit les gens à qui on chante… »
Alain Bashung est fatigué. Maladie. Les rumeurs
bruissent sous les cornières. Les fans font triste mine. « Il paraît que… » «
Si c’est sûr, tout le monde le sait. »
Chloé impose sa nature, elle pète la
santé, pas là pour pleurnicher : « Quoi ? C’est mon mari. On est ravis de
partager la scène. On s’aime et on aime chanter ensemble. C’est notre petit
rendez-vous à nous. » Ils sont mariés depuis dix ans. Ils s’aiment, ils vont
chanter tous les deux. Personne n’attend Chloé, elle le sait et s’en tape. «
Moi, je vais assurer une première partie, seule avec mon ukulélé, des titres
inédits. » « Calamity Jane », le titre de son album lui colle à la peau. Elle
décroche un sourire, remonte sa jupe pile au-dessus des genoux ronds. Les
organisateurs du festival, qui en célèbrent la vingtième édition, en vantent l’éclectisme,
le côté artisanal tricoté main. À quelques heures du concert, ils apprennent
que Bashung sera accompagné par Chloé. OK, tout va bien.
21 heures samedi. La place explose, impossible de
rentrer plus de monde. Chloé Mons se plante seule sur la scène comme annoncé.
Sur les chaises, on papote pendant qu’elle impose son ukulélé et son culot de
fille de cow-boy. J’y suis j’y reste. Et qu’importe ce qu’elle entonne, elle
insuffle une décharge de bonne humeur au milieu de tous ces gens consternés.
Car lorsque Bashung arrive, le crâne chauve, la démarche traînante, le
contraste fait mal.
Et puis il va chanter, des textes crépusculaires,
et cette voix qui chauffe jusqu’aux pierres centenaires, et son ombre
draculéenne répliquée trois fois sur la vieille grange aux dîmes.
Don d’ubiquité. Ici, tout le monde a
envie de chialer. Pas parce qu’il est paraît-il malade, parce que ce moment est
pur. Le voilà à l’acmé de son art. Dépouillé de tout le reste. Sec comme un
coup de poing que l’on prend en plein coeur. Il dépose là, au milieu des champs
de blé, des vergers chargés de fruits, des murs blonds, il dépose à nos pieds
tout le reste de son talent. En concentré.
C’est la fin du concert. Chloé revient sur scène chanter avec son mari. Comme prévu. Avec sa main dans la sienne, perfusion de chair et de sang. C’est comme ça quand on s’aime.
Isabelle Castéra


