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Le cri du métal au fond du bois (ONDRES - 40)

ondres

Situé à deux pas de Bayonne, le long de la nationale 10, le village d’Ondres, dans les Landes, à la frontière des Pyrénées-Atlantiques, héberge la famille Duplantier. Le père Dominique, dessinateur-illustrateur, a toujours soutenu avec la mère des enfants la passion de Jo et Mario, tous deux leader du groupe Gojira.

Un chevreuil a continué tranquillement son petit repas, sans broncher. Il doit être sourd. En revanche, les oiseaux ont déserté des chênes. Les écureuils se planquent, on les imagine assez bien les petites pattes vissées sur leurs oreilles duveteuses. Même les poissons du lac à côté ont pris la tangente, plus rien à pêcher. Gojira répète. Dans un nid douillet à deux pas de la nationale 10, au cœur de la forêt landaise, Gojira, groupe de métal mouille le tee-shirt, dézingue les cordes, assomme la grosse caisse, écrase les micros, déchire le silence.
Sur la photo du magazine de rock, ils ont l’air patibulaire. De grands méchants loups, qu’on n’aimerait pas croiser au petit matin dans un coin paumé. Cheveux longs noirs, œil charbonneux, ils font la gueule avec conviction. Et puis là, lorsque, enfin à bout de forces, ils émergent de leur terrier musical, un sourire dévoile leurs fossettes, ils nouent une gentille couette derrière leur nuque et se ruent sur le Nutella et le pâté, à grands coups de dents. Jo Duplantier, son frère Mario, Jean-Michel Labadie et Christian Andreu, quatre garçons dans le bois, les Gojira. Groupe de métal français, plus connu dans le monde que dans l’Hexagone, ils achèvent aujourd’hui le bouclage de leur quatrième album, à la maison. Pas du petit lait, mais du bon rock enragé, bien au-delà du hard rock, Deep Purple peut toujours tenter la première partie de Lorie et Led Zeppelin celle d’Annie Cordy.
On aime les arbres. À 25 ans de moyenne d’âge, ils se préparent à affronter la plus grosse scène de toute leur vie. Le 14 août à Arras, aux côtés du groupe mythique Metallica, devant plus de 25 000 personnes. Un enjeu de taille qui ne leur coupe pas l’appétit. Sous le grand chêne qui les a vus grandir, Jo et Mario Duplantier argumentent : « Le métal c’est l’évolution logique du rock, après le hard rock. Plus sophistiqué, plus technique, plus dur. Le son des guitares métalliques revêt une connotation industrielle, on peut penser au bruit urbain, des grues mécaniques, des transports en commun, des machines. Mais le métal, c’est de la musique pure, sans la rock attitude, sex, drug and rock’n'roll. Nous on est plutôt : eau, légumes vapeurs et chocolat. On a une réflexion philosophique sur la vie et on ne dit pas « fuck off » à la société. Cette musique revendique une forme de colère terrible, mais ça expurge. Dans nos concerts, le public a envie d’être abruti de décibels, comme un défoulement positif. Il n’y a rien de haineux. On se questionne : que peut-on faire avec la colère pour créer quelque chose bien ? On s’inscrit dans le monde, et puis on aime les arbres. »
Soutenus par leurs parents, les Gojira ont monté leur lieu de résidence professionnelle ici, à Ondres, donc dans la forêt. Un studio d’enregistrement, une salle de répétition, des bureaux. Désormais, le groupe compte un agent, un tourneur et des milliers de fans. Oui autant que ça. En ce moment, ils tentent de trouver le son d’une vague qui s’écrase sur les rochers un jour de tempête, guitares et batterie à bloc. « Recherche sonore » signalent-ils. À ceux qui grimacent et se bouchent les oreilles, ils assurent que le métal ne compte que des mélodies. « Il faut dépasser le stade du bruit, le côté radiateur de vieille bagnole, ajoute Mario. Le métal est un vaste monde mélodique, avec des contrepoints, des harmonies. Si t’écoutes un titre quinze fois, tu vas te surprendre à le chanter. »
Certes. Mais les écureuils landais n’ont aucun goût pour la musique. Pas plus que les oiseaux, qui du côté d’Ondres ne chantent toujours pas.

Isabelle Castéra

Les fêtards sont aussi du matin (BAYONNE - 64)

fete bayonne matin

Pendant la fête, les matinées se déroulent parfois au ralenti, mais toujours avec le sourire. C’est le moment béni où l’on voit certainement le mieux les gens, de toutes conditions et de tous milieux.

Déjà deux heures qu’elle a planté son nez dans la Nive. Sans se défaire d’un sourire énigmatique, Claire, une étudiante parisienne, fixe les poissons sans trop les voir. « Je profite de ce calme passager… avant la tempête du soir », fait-elle. On entend comme un bruissement dans la ville. C’est le matin à Bayonne, pendant la fête. La ronde des engins de nettoyage a fait place aux croissants en terrasse. Les rues s’emplissent peu à peu. Et Damien n’a pas quitté sa position fœtale. « Non, je vous assure que je n’ai pas abusé hier soir, précise ce jeune commerçant lillois. Simplement, on s’est perdus. Il était tard. Et comme je n’ai pas retrouvé le camping, j’ai pris ce banc. » Les passants lui adressent parfois un commentaire amusé. Ce n’est qu’un début. Car le matin déploiera lentement sa bonne humeur, au gré des ruelles. La veille au soir, l’immense entreprise festive avait réveillé la part bestiale de quelques festayres. Au milieu de ces milliers de complices, j’ai aperçu quelques échauffourées. Des gestes isolés dans ce joyeux tumulte de virilité, de séduction rapide et de flamboyance. Mais ce matin, l’atmosphère a changé. Moins expéditive, moins superficielle, plus douce et posée. Un peu comme si Jacques n’avait jamais taché sa chemise. Comme si, en ouvrant son journal ce matin-là, cet assureur breton était en paix avec lui-même. « C’est essentiel pour se sentir à nouveau dans la journée. Les cuivres arriveront bien assez vite pour nous remettre dans le bain. Alors, je savoure. »

Des visages. Oui, il déguste. Après sa soirée de la veille, il s’agit maintenant d’un café, assorti d’un dialogue avec son compère de la nuit. « Que j’ai rencontré avec ses collègues hier soir, précise Jacques. Mais aujourd’hui, on peut se poser, ce n’est plus la bousculade. » Il a raison : c’est un instant à part. Un éclairage soudain sur la foule, dont on ignorait les visages hier encore. Car le matin, l’étudiante parisienne côtoie le Basque de souche, le plombier polonais et les autres. Ces messieurs n’ont pas qu’un bon coup de fourchette et ces dames un joli postérieur. Les gens ont des noms, des professions… Et ça se voit.

« Vous venez d’où ? » demande une mamie béarnaise à ses voisins de petit déjeuner. « De Calais. Je suis maçon. Et ma femme ne travaille pas. On ne connaissait pas les fêtes alors on veut en profiter un maximum. » Le couple s’étonnerait presque de constater que Bayonne compte des boutiques. Qu’elle n’est pas uniquement ville bodega. Alors, tandis qu’approche l’heure du déjeuner, ils jettent un œil sur la déambulation des géants. Le matin, c’est au tour des enfants d’être à la fête. Et Bayonne de prendre paisiblement des airs de festival. Ou les « a » de la veille (bodega, sangria, fiesta) font place aux rimes en « eur » : douceur, fraîcheur, candeur…

À leur rythme. « C’est certainement la seule occasion de l’année d’oublier son boulot et de parler aux gens. À ceux qui sont venus avec moi, que je côtoie pourtant toute l’année, puis aux fêtards de toute l’Europe […]. Le moment du petit crème matinal est parfait pour ça. Encore mieux que la fête d’hier soir, parce qu’on est cool pour refaire la soirée tout en se projetant dans la suivante », confie Patricia, Tourangelle adepte des fêtes du Sud-Ouest.

Ça y est. La pendule s’est arrêtée sur midi. Claire a retrouvé toute son acuité visuelle. Elle s’est enfin éloignée de la Nive et peut retrouver une activité normale. Cela devrait prendre plus de temps à Damien, notre fœtus égaré. Mais chacun respectera le biorythme de l’autre. Tel l’instant où, en coulisses, l’on découvre, émerveillé, les visages des comédiens, le matin n’a qu’un temps. Gueules de bois, de travers ou d’amour, elles étaient toutes de sortie. Preuve que les fêtards sont aussi du matin.

Par Thomas Villepreux

1 août 2008 - Aucun commentaire
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L’ado torero face à l’ado toro (Mont-de-Marsan - 40)

dufauPhoto Pascal Bats

A 17ans, Thomas Dufau est torero, encore novice mais avec une pratique assez longue de l’arène et de ses dangers. Encorné à Pâques, il ne lâche pas son rêve d’être un fier matador, malgré l’engagement quasi monacal que cela demande à sa jeunesse…

A l’âge des amours ludiques et des dance-floors tectoniques, Thomas Dufau zigouille des toros. Il a choisi l’arène plutôt que le rugby ou le bronzage. Hier matin, il a entamé son dix-septième été en toréant son vingt-huitième taureau. Il était brun, cornes baladeuses et soubresauts ; 2 ans, un ado aussi. L’ado torero est entré à l’école taurine à 12 ans. Là, il est novice (novillero) et torée des toros de 2 ans ; viendront les 3 ans, puis les 4 et 5 ans s’il devient matador (professionnel, à 18 ans minimum). Thomas est coaché par Richard Millian, matador retiré devenu « apoderado », mi-coach, mi-imprésario. Millian dit d’un jeune torero qu’il est « comme un fruit », qu’il devient matador quand il sera « mûr pour être un homme », puisque la tauromachie a tout à voir avec l’initiatique chemin de l’enfance vers son incarnation plus solide.

Dans l’arène, Thomas est de la catégorie des toreros hiératiques, visage cadenassé, art réservé, technicien ; capable de très belles choses, selon le toro. Hier, c’était joli, parfois osé, parfois brouillon. Il aime ce rôle d’« artiste » emphatique, gestuelle suave, exagérément cambrée et la fierté devant la foule. Sinon, c’est un ado doux, sympa. Il aime les pizzas, les copains, les copines, et aller au ciné.

« C’est un sacerdoce », exagère Richard Millian, très maître Jedi, qui professe que « tomber amoureux d’une petite » est le grand danger du jeune. On comprend mieux son côté sage et philosophe, mature, même s’il tempère en aparté l’aspect monacal du métier. D’ailleurs, ses rêves sont en accord avec ceux de son âge : « Être différent, sortir de l’ordinaire. »

« Super homme ». Le petit homme se destine à être « super homme », comme dit Richard Millian des toreros. Dans leur costume moulant, ils ont le super pouvoir de « faire pétiller les yeux des filles et faire vibrer les hommes ». Être torero, « c’est un état », explique Thomas, « ce n’est pas que dans l’arène » revêtu de l’habit de lumière - le sien est bordeaux, brodé d’or. Un « choix de vie », depuis l’âge de 6 ans, une course à Villeneuve-de-Marsan. Le maestro Manolo Cortes s’habillait et s’entraînait à côté de chez Thomas, frappé par son charisme et « la magie qu’il dégage ». « Comme si un fan de foot regardait Zizou. » Il annonce son projet de devenir torero, que ses parents acceptent, persuadés qu’il se lassera avant de croiser des cornes. Maintenant, ils tremblent souvent.

À Pâques, un toro lui a planté ses 40 cm au sommet de la cuisse, l’a soulevé et fait tourner dans un geyser de sang. Thomas aurait pu perdre sa virilité ou la vie. Il dit surtout craindre le handicap. À l’hôpital, ses parents lui ont demandé de réfléchir. Il n’a pas hésité, et a retoréé 15 jours plus tard. La prochaine fois, il veut se relever malgré le sang et le mal, et finir sa corrida comme il a vu faire ses héros. Il a un côté chevalier valeureux, comme ça. La mort ? « On le sait, on essaye d’y penser le moins possible. » Il vibre depuis le début, en « capea » face à une vache fraîche. Jusqu’au « grand jour » de l’habit de lumière, et celui où il a enfin donné la mort, il y a moins d’un an (c’est interdit jusqu’à 16 ans). Le face-à-face dans l’arène, « le moment qu’on attend le plus », car il n’y a pas de répétition à l’entraînement (ça coûte, un toro). Il n’a pas de mot pour quand le toro débarque sur la piste, la rumeur de l’arène, le regard du monstre. Apprécier son galbe et sa force, adapter son rythme, ses distances : « On est dans une bulle. » Il aime autant la (relative) « douceur » d’une faena que la « brutalité » de la mise à mort. Une sorte de « conversation » où l’animal devient « un compagnon ». Tragique opéra des paradoxes, machos déguisés en filles ; toros adulés mais embrochés… Le doux Thomas se transforme à ce moment où il intime l’ordre au toro, blessé, de s’effondrer. Visage profondément colérique. « Il y a de la haine », dit-il, à cet instant. Il entre en première année de bac pro à Aire-sur-Adour, et parfait son espagnol, langue obligée. Cette saison, il a coupé 29 oreilles, ce qui est un beau score. Thomas sera « matador », jure Millian. Il savoure le mot, avec un frisson.

Thomas Dufau, à voir dimanche à Tyrosse, et en août à Riscle (le 2), Villeneuve-de-Marsan (le 5), Malaga, en Espagne (le 7) ou encore à Bayonne (le 10).

Par Adrien Vergnolle

Soustons (40). Les Irlandais de Soustons descendent à Bayonne

rugby.jpg Ce soir, Pottoka doit gambader dans les trèfles. Le petit cheval basque, souriante mascotte de l’Aviron Bayonnais rugby, ne se promène jamais qu’à la tête d’un cortège d’allégresse et de chants, tous derrière, tous derrière, et lui devant. Les quelque 1 200 supporters irlandais attendus au stade Jean-Dauger, aujourd’hui, pour le match amical non officiel Aviron-Irlande, ignorent encore tout de l’animal pyrénéen. Du « Vino Griego », le chant têtu dont s’enivrent jusqu’à l’overdose ses admirateurs. De la fierté ombrageuse des Bayonnais, « meilleur public » du rugby français. Du vieux conflit de voisinage qui les unit à ceux d’à-côté, plus étroitement encore que n’importe quel jumelage.L’ambiance du Munster.

Nigel Osborne, lui, sait déjà tout ça. « La vraie équipe de la région, dit-il, c’est Bayonne et pas Biarritz. A Dublin, il y a quelques années, j’ai joué avec un Basque, Eric Olazabal, et il m’a tout expliqué… C’est vrai qu’en Irlande, le Biarritz Olympique est plus connu grâce à ses participations à la Coupe d’Europe, mais le club de Bayonne a derrière lui les spectateurs. J’y ai retrouvé la même ambiance qu’au stade du Munster, à Limerick, où le public est exceptionnel. »

Pour partager cette découverte, mardi après-midi, cet ancien joueur des Dublin Wanderers s’est présenté à la billetterie du club bayonnais et a acheté 145 places pour le match de ce jeudi.

Si le gros des troupes vertes atterrira dans la journée sur le tarmac de Biarritz-Parme, en provenance directe de Shannon ou de Dublin, Nigel et ses 144 compagnons de tribune arriveront en bus. Et seulement de Soustons, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Bayonne. Depuis huit ans, l’Irishman aux pectoraux d’acier a fait venir sur les installations du Centre nautique de la cité sud-landaise des milliers de jeunes rugbymen irlandais. « De l’équipe d’Irlande des moins de 20 ans, qui a réalisé au printemps dernier le grand chelem au Tournoi des Six-Nations, huit titulaires sont passés par Soustons quand ils avaient 15 ans », glisse ce Dublinois qui passe « quatre à cinq mois par an » dans le sud-ouest de la France.

Cours de français et de rugby.

Sur la seule année 2007, 900 garçons ont déjà travaillé leur technique rugbystique au bord du lac de Soustons. Cette semaine, Nigel Osborne encadre les stages de préparation d’avant-saison de deux équipes scolaires et un groupe d’élèves inscrits à son French Sports and Language Center : des 11-17 ans qui enchaînent chaque jour quatre heures de cours de français, quatre heures d’entraînement et quelques activités nautiques.

« La plupart ont déjà vu jouer l’équipe nationale irlandaise là-bas. Et nous avons fait venir des joueurs célèbres au centre, comme Brian O’Driscoll ou Gordon D’Arcy, ou encore des gens comme Abdel Benazzi et Richard Pool-Jones. Alors, c’est une chance supplémentaire d’avoir ce rendez-vous à Bayonne pour les voir jouer à quelques semaines de la Coupe du monde », souligne l’homme au nom d’alcool espagnol, qui reviendra « avec des copains » en septembre assister aux matches des Irlandais à Bordeaux contre la Géorgie et la Namibie.

« On battra la France ».

« Pour moi, l’Irlande battra la France dans le match de poule. Chez nous, on connaît déjà le nom des titulaires, alors que les Français en sont encore à chercher leur équipe type », juge Nigel Osborne. Ses jeunes protégés n’en pensent pas moins. Mark, 15 ans, ailier dans l’école dublinoise Saint Andrew, pense que l’Irlandais Hickie est le meilleur ailier du monde. Les Verts accéderont-ils aux quarts de finale ? « Definitely ! (C’est sûr !) » s’écrie Dylan, un flanker de 16 ans. Au bord du terrain d’entraînement, quelques parents en vacances à Labenne encourage les jeunes : « Come on, boys… » C’est poussif, lesdits boys devront faire mieux que ça, ce soir à Jean-Dauger, face au meilleur public de France.

Par Nicolas Espitalier.

Dax (40). Genèse d’un tube du cuite-parade

chanson.jpgIntérieur, jour. Un homme à la tête penchée. Seul, évidemment. Seul avec une guitare. Grattouillis, murmures, travail obstiné de la mélodie, arcanes de la création. Et puis, violent contraste. Extérieur, nuit. Un chant joyeux sous les lampions, un plaisir collectif qui cogne aux poitrails bombés, une cacophonie grégaire. On est dix, on est mille, on est ensemble et on s’égosille : « C’est nous les méchants piranhas, gnagna »…

Lui, l’homme à la tête penchée, l’homme solitaire qui a créé avec ses petites mains cet air qu’on chante sans soif, bras dessus, bras dessous dans les rues de Dax, lui, c’est comme s’il n’existait pas. Jean-François Grabowski, gersois de naissance, est l’auteur-compositeur de l’un des grands tubes du cuite-parade des ferias, « Piranhas », la création la plus fameuse du groupe lot-et-garonnais Les Astiaous.

Un verre offert.

Il raconte cette anecdote : « Un soir, aux Fêtes de Bayonne, je n’avais plus un rond pour boire un coup. Alors quand, dans le bar où j’étais, ils ont passé ma chanson, j’ai tenté : “C’est moi qui l’ai fait, ça ! C’est moi l’auteur !” J’ai dû leur montrer ma carte d’identité, avec le même nom que sur la pochette du CD, pour qu’ils acceptent finalement de m’offrir un verre. Mais je crois qu’au fond, ils ne m’ont jamais cru. »

En plongeant une histoire de poissons carnivores dans les eaux de la Garonne, Jean-François Grabowski a aussi, sans le vouloir, jeté sa chanson dans l’air du temps. Lequel, imprévisible chahuteur, l’a emportée loin de Toulouse, ville d’adoption du musicien. « J’ai vu des compilations contenant ma chanson, mais ne mentionnant aucun crédit de compositeur. C’était juste écrit “air traditionnel” ! » s’amuse le troubadour.

Il est ainsi devenu le père vénérable d’une chanson folklorique multiséculaire, transmise de génération en génération depuis le fond des âges en passant par le fond des bouteilles. Mais écrite en 1992.

Enregistré en live.

« L’idée m’était venue à la lecture d’un fait divers selon lequel des piranhas avaient été lâchés dans la Garonne », précise celui que tout le monde, de Toulouse à Nogaro, appelle Nounours. « Comme mes copains des Astiaous sont de Port-Sainte-Marie, au bord du fleuve, j’ai situé l’histoire chez Simone, dans le café où ils avaient leurs habitudes. » Et dont le nom, cela n’aura échappé à personne, a la grande qualité de rimer avec Garonne.

Comme « Amsterdam » de Jacques Brel, « Piranhas » a la particularité d’avoir été enregistré en public. « C’était au Florida, à Agen. C’est peut-être cela qui a fait son charme d’emblée, car les spectateurs réagissent sur l’enregistrement original. Ca a dû jouer. En tout cas, je ne l’ai pas fait exprès. Pour moi, c’était une chanson comme une autre et le fait est qu’elle a très bien marché. » De chanson « à texte », à vocation légère et humoristique, le titre est devenu un incontournable des répertoires de banda.

« Pyjama, pyjama ».

« C’est marrant, comment ça se passe. En écrivant le refrain, après “Piranha, Piranha”, je fredonnais “ragnagni et ragnagna”, mais ça n’avait rien de définitif. C’était en attendant de trouver un truc intelligent… Eh bien, disons que… je n’ai rien trouvé », se marre le placide Gersois.

Humble poète et bon vivant, l’ancien joueur de rugby de la Renaissance Sportive Mauvezinoise a redécouvert un jour la plus connue de ses oeuvres traduite dans une langue étrangère. Le belge. « Au Festival de bandas de Dalhem, j’ai entendu un groupe qui avait gardé l’air et changé les paroles. Ils avaient remplacé “Piranha” par “Pyjama”… »

Le genre nocturne et fantaisiste de la chanson festive, peut-être parce qu’il doit être difficile de remplir un relevé Sacem à 4 heures du matin, rapporte peu à ses auteurs. « Piranhas » ne génère que quelques centaines d’euros de droits, « les bonnes années ». Il faut ajouter à cela un verre offert de temps à autre dans une peña. A condition de présenter un titre d’identité valide.

Par Nicolas Espitalier.

Bayonne (64). Les six Wallons de la chambre 17


Comme ils ne sont pas sujets au vertige, mais de sa majesté Albert II, ils louent une chambre au quatrième étage qu’ils appellent « la suite royale ». Depuis cinq ans, ce sont des citoyens belges qui occupent, pendant toute la durée des Fêtes de Bayonne, la chambre 17 de l’Hôtel des Basques. Juste sous les toits, une enfilade de niches et de recoins, de tables de nuit hétéroclites, de lits de bois tous différents les uns des autres. Et au bout, un salon croquignolet au chevet d’une fenêtre minuscule.

La fenêtre. Ouverte sur le chaos sanguin des foulards rouges et des globules blancs, dans le coeur irrigué du Petit Bayonne : la place Saint-André.

Grâce à Patrick Sébastien.

« La patronne nous connaît bien, on l’appelle dans l’année, pour lui dire qu’on revient l’été suivant, et elle nous garde la chambre. C’est idéalement placé ! », s’exclame Gini. Pourquoi Gini ? « C’est mon surnom, mais je ne sais pas pourquoi. »

Pionnier des migrations aoûtiennes entre Welkenraedt, près de Liège, et Bayonne, près du bouchon, ce barman de nuit raconte l’an I de ce qu’il appelle « l’amitié belgo-basque » : « Un soir, il y a cinq ans, dans mon bar, le DJ a passé une chanson de Patrick Sébastien. Celle qui fait “Pourvu que ça dure, la belle aventure, les fêtes à Bayonne…” Alors avec mon patron et ami, Fa, on s’est regardés et on s’est dit : “Bayonne, d’accord, on ira.” Depuis, je suis revenu tous les ans. »

Gini dirige cette année une délégation de six garçons, pour la plupart natifs des années septante. Dans la foule, il brandit le bras auquel il a noué le foulard de sa première virée bayonnaise : c’est le pavillon à suivre. « Fa devait être là, mais il n’a pas pu venir », déplore Gini.

Leurs tee-shirts « officiels » des Fêtes 2007 portent le drapeau tricolore belge et l’ikurriña basque sur la manche, les surnoms sur le coeur et un numéro par ordre d’ancienneté dans le dos. Le numéro 1 de l’ami Fa est donc disponible, prêté au premier journaliste venu. Mais, même sans leur locomotive, les six Wallons sont lancés à toute berzingue.

Le roi et Tom Boonen.

Les compagnons de Gini s’appellent Jo, Zen, Cousin, Tchan et Jean-Ga. Tchan le sage, le doyen, est appelé « Majesté ». Outre-Quiévrain, il est devenu roi de son village en abattant à l’arme à feu un oiseau de bois perché à 6,75 mètres de hauteur.

Zen a été pris un soir dans Bayonne pour le cycliste Tom Boonen, avec lequel il a un vague air de ressemblance. Depuis, il réclame des massages, exige qu’on lui mène le sprint et paie ses tournées de transfusions sanguines ou des rasades d’EPO.

Jean-Ga, le plus jeune, 24 ans, est arrivé trois jours après les autres, jeudi, au terme d’une longue journée de voyage : « Je me suis levé à 6 heures en Belgique, j’ai pris un avion pour Genève, où je travaille. De Suisse, mon avion pour Bordeaux a eu une heure et demie de retard. A Bordeaux, le taxi a foncé mais j’ai raté le train pour trois minutes. En gare de Bayonne, à 23 heures, Jean-Ga enfile enfin le tee-shirt numéro 7, traverse l’Adour par le pont Saint-Esprit et plonge tout habillé dans le Petit Bayonne.

Bière « vissée ».

« J’ai du retard, mais je vais vite rattraper », prévient le jeune cadre. Entre minuit et la Nive, au comptoir de chez Gilles, il boit les bières en vissant le verre à ses lèvres, en moins de gorgées qu’il n’en faut à un être humain non belge et normalement constitué pour engloutir le contenu d’un dé à coudre. Les Bayonnais apprécient. Un serveur de chez Gilles sourit : « Si tous les Biarrots étaient comme ces Belges… »

En chantant l’hymne de l’Aviron Bayonnais, sur l’air du « Vino griego », Gini s’interrompt sur la phrase : « Allez les gars, encore une fois… » et dit : « Ah, vous voyez ! Une fois ! C’est une chanson belge, une fois. »

Par Nicolas Epitalier.

Bayonne (64). Omelette Gargantua

Au-dessus de sa poêle géante de 2,20 mètres de diamètre, Peyo Indart, le visage rougi par la chaleur, touille vingt kilogrammes de piments doux avec une méga spatule. À côté de lui, ses amis battent énergiquement 2 500 ?ufs dans de grandes marmites.


La scène peut paraître surréaliste. Pourtant, elle se déroulait hier matin au carré des halles. À l’occasion du 4e championnat du monde d’omelette aux piments, les jeunes du comité des fêtes d’Armendarits ont préparé une omelette géante. Ce qui n’était pas une mince affaire : trente petites mains y ont travaillé pendant quatre heures.
Cette idée un peu folle ne date pas d’hier : « Cela fait dix ans qu’on en cuisine sur la place du village », indique Peyo.
À la fin de la matinée, 9 00 parts ont été vendues, au prix de 3 ? pièce. Les bénéfices récoltés sont destinés à l’association Ela (Association européenne contre les leucodystrophies).


Plat traditionnel. À côté d’eux, vingt peñas se disputent la place de champion du monde d’omelette aux piments. Une compétition qui, malgré son nom solennel, ne se prend pas au sérieux. « L’omelette, c’est la fête », s’enthousiaste Jean-Michel, de la peña Lagunekin. Organisé par le syndicat des producteurs de piment doux, ce concours vise à remettre une tradition tombée en désuétude au goût du jour : « Il y a vingt ans, quand on faisait les Fêtes, on mangeait de l’omelette vers 2 ou 3 heures du matin. C’est un plat facile à faire et convivial », assure Koldo Biscay, le président du syndicat.Le concours veut faire taire les « querelles de clochers. Chaque cuisinier a sa petite méthode qu’il juge supérieure. » Le jury, composé de douze personnes dont des cuisiniers, a le dernier mot.
Mais les perdants ne sont pas mauvais joueurs. Après la remise des prix, chaque peña passe dans la foule et propose gentiment une dégustation de leur fameuse omelette.

Par Allison Fernandes.