Biscarrosse (40). Des vachettes et des hommes
Pour un instant de sauvagerie. Un centième de seconde plein à ras bord, comme un mortier où l’on pilonne le mélange originel : de la peur brute, un souffle retenu, ce regard bovin en suspens et l’idée d’un mouvement à venir. Jonathan, 17 ans, qui porte les cheveux mi-longs et le surnom de Djo, n’est là que pour ça. « L’adrénaline ! Rien d’autre. Ce que je recherche, c’est le moment où la vache penche la tête et gratte le sol, juste quand on sent qu’elle va charger. C’est ça qui me plaît. »Afin d’y recueillir ces moments primitifs et les quelques coups de corne qui viennent juste après, Djo de Biscarrosse rentre, « cinq ou six fois par été », dans l’arène du toro-piscine. Un spectacle dit comico-taurin, que la ganaderia landaise Labat propose deux fois par semaine sur le parking du Centre Leclerc de Biscarrosse, et près de 150 fois par saison le long de la côte, entre Saint-Jean-de-Luz (64) et Soulac (33).
Environ 300 000 personnes assistent chaque été à ces soirées, prisées des touristes et risée des puristes, sur lesquelles pèsent de lourds soupçons de bidochonisme primaire.
Intervilles.
« Ca existe et ça marche », s’excuse Jean-Pierre Labat. Il est l’héritier d’une tradition d’élevage initiée en 1941 à Buglose, près de Dax, par son père Joseph. Lui a choisi, il y a huit ans, d’arrêter les vaches pour courses landaises et de se consacrer à ces sulfureuses « courses de plage ». Sur petit écran aussi, c’est la maison qui régale. Elle fournit depuis des décennies les vachettes les plus connues du PAF : celles d’« Intervilles ». Et chaque toro-piscine, à « Bisca » ou à Moliets, s’ouvre par le générique de l’émission qui fit de Guy Lux et Simone Garnier le couple glamour des provinces enfouies, l’immortel « Sha-na-nana-nana ».
« Ce qu’on fait, c’est de l’arène-réalité. On a commencé vingt ans avant la télé-réalité », résume Jean-Pierre, heureux homme d’affaire landais au look mi-showbiz, mi-gentleman-farmer. Djo formule la même idée à sa façon : « Moi, la corrida, je n’ai rien contre mais ça ne me concerne pas, c’est pour les professionnels. Là, ça n’a rien à voir : c’est moi qui suis dans l’arène et c’est ça qui est bon. »
Les cornes de Banane.
Avant que le « Team Labat », une bande de garçons vachers en tee-shirt noir, lâche ses bestiaux, les défis virils s’envolent des tribunes, franchissent les barrières avec des bonds de films d’action, trépignent sur le sable. Quelques quadras se jettent dans l’arène comme au bain de jouvence, quand d’innombrables jouvenceaux du Born y descendent pour un rite de passage sans grand danger, puisque les pointes des cornes sont capitonnées. « Quelques bobos, des égratignures. Rien de grave », assure Dany, de l’équipe de la Protection civile, de faction toute les semaines derrière les grilles.
Le commentateur décrit les cornes comme des « suppositoires landais », le public rigole, ceux qui tombent se relèvent et en redemandent. Les bleus ne sont rien au hardi qui connaît la chaleur du sable, le crissement de la peur surmontée, l’attrait brun du regard à droite, du regard à gauche, de la camarguaise en quête de cible. Les bleus ne sont rien à Anthony et à ses copains rugbymen du PSR de Parentis-en-Born, qui collectionnent les tee-shirts en décrochant les cocardes.
Les jeux imaginés par Jean-Pierre Labat et son fils de 26 ans, Teddy, créent les conditions de la rencontre entre l’homme et la bête. Si c’est Banane, petite landaise aux cornes arquées et au yeux fiers, qui charge les joueurs pendant la séquence des balançoires, c’est tout sauf un hasard.
Psychologie bovine.
Chaque matin, Teddy Labat compose ses cartels comme un sélectionneur son équipe de foot. « Pour Saint-Jean-de-Luz, par exemple, on prend les vaches les plus vigoureuses, il y en a besoin. Là-bas, ils sont comme des fous », glisse Jean-Pierre Labat. Le tri des bêtes, sous les pins du ranch et les carillons de Notre-Dame-de-Buglose, prend deux heures par jour.
Le soir, tandis qu’un jeune Anglais inquiet tient trop longtemps les cornes de Rachel, les éleveurs craignent pour la psychologie de l’animal. « Ici, expliquent-ils, il faut que ce soit la vache qui sorte vainqueur, pas l’homme. Sinon, elle perd le moral. » Et une vache qui n’a pas le moral, c’est comme un bifteck trop cuit : pas assez saignant.
Par Nicolas Espitalier.

