Les blockhaus laissent béton (Dune du Pyla - 33)

photo Laurent Theillet
L’enseignant
et plongeur Marc Mentel étudie le chapelet de blockhaus allemands de la dune du
Pilat. Ces bunkers qui constellent la côte disparaissent petit à petit sous le sable et l’Océan. Et nos
souvenirs avec…
Soudain, c’est la planète
des singes. On marche sur la plage, et c’est le film, cette scène de la statue
de la Liberté aux deux tiers ensablée, léchée par les vagues, vestige final de
la civilisation engloutie. Au bord de l’océan, l’âge de guerre n’est pas tout à
fait enterré. Soutes, bunkers, cuves ou porte-radars finissent d’être avalés
par l’océan. Triste mur de l’Atlantique, censé mitrailler jusqu’au dernier les
soldats qui n’ont pas débarqué. Gamin, on chassait dedans d’invisibles
adversaires. Ado, on les taguait, la nuit, feux de joie et premières bières.
Puis plus tard, sur le dos d’un, dîner romantique avec belle et soleil
couchant. Les blockhaus ont aussi ce parfum-là, en plus du sable ranci.
Récif artificiel. « C’est un paysage. On joue dessus, on y cherche des
moules… Ce sont des lieux de vie, comme il y a un port, une jetée », philosophe
Marc Mentel, sur la plage des Gaillouneys, à l’extrême sud de la dune du Pilat.
Planté dans « son » décor : trois blockhaus qui surnagent, ancienne route
allemande concassée, tobrouks (sortes de capsules-bunkers pour un soldat et sa
mitrailleuse) comme échoués. Mentel, 40 ans, plongeur, prof de physique au
lycée d’Arcachon est « bunker archéologue » (terme admis) amateur. Avec
Philippe Jacques, exégète local, et Francis Taffard, il travaille à la
biographie des blockhaus du bassin d’Arcachon. Lui : les immergés du Pilat,
quasiment oubliés jusqu’en 2005, quand il édite une inédite carte sous-marine.
Soit une ligne de quinze
bâtiments, qui témoigne du recul de la dune, plus de
Mémoire collective. Les communes ont souvent hésité à dézinguer le macadam de
Legos macabres. La tendance est plus à la conservation de ces monuments
historiques. « Un potentiel énorme pour la mémoire collective », estime Marc
Mentel, en dévoilant un site quasi secret, connu des chasseurs et des tagueurs
: un village de blockhaus, dit de « l’éden », perdu dans une forêt de La Teste.
Quinze bunkers tout en meurtrières et chas pour périscope. Les bunkers
archéologues rêvent de sauvegarder ce Lascaux du mur de l’Atlantique, à l’heure
de la disparition des témoins vivants de la guerre. Il existe une soixantaine
de blockhaus, rien qu’entre Montalivet et Contis. Combien sur toute la côte ?
Innombrables. Elle s’est bétonnée entre la fin 42 et la débâcle. Quand les
Américains ont débarqué en Normandie, les Allemands coulaient encore du béton
au Pyla. D’après des témoignages, pas loin d’un millier de prisonniers ou
travailleurs obligatoire ont dû bunkériser le Pyla, devenu « zone interdite ».
Les Allemands y étaient jeunes et en chemisette. « Ils ont dû jouer aux cartes
», suppose un Arcachonnais, pour qui les soldats n’ont eu qu’à prier pour
rester à la plage plutôt qu’être mutés sur le front de l’Est.
Depuis, les bunkers se sont
fondus dans le décor. Des habitants en ont hérité sous leur maison, et s’en
servent de cave, de garage, voire de boîte de nuit privée… Ou alors, ils
intriguent. Patrick Lacour, de la guinguette au pied de la dune, reçoit des
jeunes, des Américains et « même des Allemands », curieux de ces épaves. Il y a
vingt-deux ans, il en a visité un, quand il était « encore là-haut ». Regard
songeur : « Dans cette masse de béton, avec un champ de vision à 180 degrés, on
a l’impression d’être indestructible. » L’océan gagne toujours.
Adrien Vergnolle

