Le bouddhiste est aussi bouliste (LARZAC - 24)
photo Marie Seillery
En été, on pointe et on tire. Rencontre
avec un moine bouddhiste amateur de pétanque, convoité par les plus grands champions
en quête de « zénitude » sur le boulodrome. Loin de l’image d’Épinal.
En harmonie avec l’univers,
je me rends à l’Hermitage du Pic lumineux, où les crânes sont majoritairement
rasés.
Bienvenue à Larzac, havre
de paix de 116 âmes, dont quelques-unes pratiquent le bouddhisme zen. Au creux de
ce Périgord noir japonisant, adieu sandales, bob, anisade ! Chassons de nos
esprits gaulois l’image d’Épinal du joueur de pétanque : langage fleuri, accent
du Midi et sainte horreur de la fanny. Selon nonne Françoise, les boules
peuvent nourrir « l’étude du corps et de l’esprit ». Ici, le champion de la
discipline est un grand bonhomme affable, d’origine polonaise : Alain, alias
Kaisen de son petit nom de grand moine.
Bouddhiste de 56 ans
précédemment installé à Cubjac, il a bâti son second temple voilà trois ans,
sur le terrain d’un ancien camping… où la pétanque rythmait les journées. Ça
n’a pas beaucoup changé. Ou presque. Si le temps le permet, Kaisen descend
quotidiennement sur le boulodrome aménagé en contrebas d’un apaisant jardin
entouré de bouddhas. Il tombe alors sa robe de maître zen. Car au même titre
qu’on ne plombe pas quand un tir peut rapporter gros, boules et zazen
(méditation) ne font pas bon ménage. Ce sera donc casquette, polo blanc et
cigarette au bec… Comme un joueur lambda que Kaisen n’est pas. Pas l’ombre
d’une faille dans sa concentration, même s’il s’en défend.
Ainsi trouve-t-on la
réponse à la question que se pose chacun de nous, petits scarabées de la
pétanque en short : pourquoi d’illustres professionnels vouent-ils un tel culte
à l’éveil bouliste selon Kaisen ? Car sachez, béotiens de la boule zen, que le
multiple champion de France Jean-Luc Robert et Philippe Quintais - douze fois
champion du monde - sont de ceux-là !
Une approche zen. « Ils
sont venus à l’Hermitage vers la mi-juin, raconte Kaisen. J’ai commenté leur
partie pour la radio à cette occasion […]. A l’avenir, je serai sans doute
amené à travailler avec Quintais. » Celui qui refuse de souscrire aux
obligations de la compétition (« Cette obsession de toujours battre l’autre »)
pourrait également enseigner la pétanque aux jeunes. « Ce serait un bon moyen
de les protéger de certaines dérives. Car je n’aime pas certaines parties entre
amateurs, qui atteignent parfois les plus basses sphères de la pétanque :
agressivité, alcool, musique à fond… »
Lui préfère côtoyer les
grands. De master en master, où il se rend en spectateur, Kaisen s’est fait un
nom. Les champions du monde Fazzino et Foyot font partie de son carnet
d’adresses. Il publiera certainement un livre intitulé « L’Esprit de la
pétanque » au printemps prochain…
Gravé dans les boules. En
retraite à Larzac, le jeune Tomek a tout d’un digne successeur : moine,
polonais… et bouliste. Il porte un polo affublé du logo « Masters de pétanque
». Et son nom de moine est gravé dans ses boules ! C’est dans la neige
polonaise qu’il a partagé ses première mènes avec Kaisen. Mais le grand maître
reste évidemment supérieur, du haut de ses 30 ans de pratique !
« Attention, cela n’aide
cependant pas à en apprendre davantage sur la discipline, concède Kaisen. Et
puis, j’ai tellement copié les plus grands que j’adopte plusieurs façons de
tirer. Parfois, je m’y perds. »
Avant de rejoindre l’autre
pays des boulistes, je ferai doublette avec Tomek. En face, Françoise et Kaisen
resteront zen. Et surtout très chauds. Tant pis. Oublions vite notre refus de
l’échec et méditons, une dernière fois, cette phrase d’un bouddhiste affairé au
jardin japonais : « Il faut pratiquer le zen pour ne pas perdre la boule. »
Par Thomas Villepreux

