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Chez Minus, la moule fait aussi de l’esprit (CAPBRETON - 40)

L’ancien port de pêche, le seul des Landes, futtrès actif à une époque, puisqu’on en partait pour pêcher la morue jusqu’à Terre-Neuve. Capbreton est surtout un port de plaisance, mais quelques bateaux de pêche subsistent. Sardines, bars et daurades sont les poissons fétiches de la côte landaise. A l’arrivée des pêcheurs, sur le port, le public se presse. En face, chez Minus, on préfère les moules…

moulesLa moule de Minus n’est pas un mollusque ordinaire. Il faut oublier dans les tambouilles de nos grands-mères la moule cuite et recuite, flottant dans son jus ail et persil. Oublier l’enfant grimaçant qui pêchait entre le pouce et l’index le jeune crabe oublié dans un coin de coquille. Sur le port de Capbreton, la moule de Minus, bouchot à fond, a de l’esprit, du style, un genre. On la mange avec les doigts, dans des assiettes en carton, sur des tables en bois brut. On en sort satisfait et assez sale. Mais la guinguette du port de Capbreton affiche complet tout le mois d’août. On appelle ça une institution. De la moule.
À l’origine, un ferrailleur argenté venu de Dax. Il s’appelle Bernard Castex, on le dit Minus en raison de sa petite taille. Loin d’en faire un complexe, le Landais se servira de ce sobriquet pour nommer sa petite entreprise. Pas si bête. Un jour, il décide de monter une cabane sur le port de Capbreton, côté Hossegor, afin d’inviter ses amis à goûter ses moules cuites à la plancha.
Jalousie, jalousie. Années 90. La plancha a traversé la frontière espagnole. Minus ajoute à la cuisson un assemblage d’herbes, un mélange de 13 épices dont personne ne sait rien. Les amis des amis s’invitent, suivis de leurs copains et de leurs voisins. Minus ajoute des tables, de 5 il passe à 30, car la bonne société dacquoise se presse dans cette guinguette en bois, se suce les doigts et en redemande.
Lorsque Bernard Castex meurt prématurément, en 2001, l‘entreprise est rattrapée par sa fille, Sabine. Elle vient d’achever des études de commerce international, avec dans l’idée de se frotter aux États-Unis. La moule, a priori, ne l’inspire pas. Enfin, « pas avant 40 ans », répète-t-elle à ses amis. Pourtant.
« On attendait que je me plante, admet la jeune femme. Le succès de papa a suscité pas mal de jalousie autour. Surtout qu’entre-temps, la moule est vraiment devenue à la mode, tout le monde a tenté sa chance. Malgré la concurrence, nous avons continué à réussir, tout étonnés. »
La success story du mollusque s’interrompt au mois d’avril dernier, sinistre 26 avril où la baraque à Minus brûle entièrement. Sabine est réveillée en pleine nuit. « Deux heures la tête dans le seau », se souvient-elle. La journée suivante, tandis qu’elle ramasse les débris, elle voit des gens pleurer derrière les barrières de sécurité. Oui, pleurer. Pour des moules. Il faudra des mois de reconstruction « à l’identique » avant une réouverture le 6 août. « J’avais peur que Minus y perde son âme. »
Rien à jeter. « Le succès tient beaucoup à ce truc imperceptible. Donc, tout est pareil, en mieux, en propre. » Six planchas chauffées à blanc en permanence, des centaines de kilos de bouchot livrées le matin et le soir par une entreprise SPF qui s’est appuyée sur Minus pour exister. Des assiettes en carton, des verres Arcopal, un tour de main.
En moyenne, le client paye 14 euros pour 700 g de moules et 300 g de frites, avec un rince-doigts en sachet. Du boucan en prime et les toilettes à l’extérieur. Les concurrents n’y comprennent rien. Sabine ose une explication : « Les employés sont mes amis, toutes les serveuses sont des filles. » Tu parles. Élisa et Sébastien viennent de Bordeaux pour se salir les doigts chez Minus. « C’est la sauce, introuvable, incomparable, et les moules. Pas une à jeter. Le décor, on s’en fiche. Tout le monde se mélange ici. Le soir, c’est plus snob, évidemment, les gosses de riche aiment bien venir se montrer dans la cabane. Dans la sauce, il y a de l’ail, du thym, du curry et puis… »
Sabine ne dira rien, même sous la torture. Secret de papa. « Du thé vert », finit-elle par lâcher. E t puis…

Isabelle Castéra

Les vendredis du cow-boy solitaire (LAMONZIE-MONTASTRUC - 24)


western

photo Marie Seillery

Situé à quelques kilomètres de Bergerac, le petit village de Lamonzie-Montastruc héberge un étrange cow-boy, Dominique, charpentier de métier

Lamonzie, ça vous dit ? Lamonzie-Montastruc, en Dordogne. Un bled au milieu de coteaux, de châteaux, en plein cœur de l’histoire de France. Ici vit et travaille un certain Dominique Aymard, charpentier de métier. C’est écrit sur les flancs de sa voiture. Dominique Aymard, tout le monde le connaît, il y a toujours une charpente, un escalier ou un plancher à bricoler par ici. Et tout le monde sait, dans le coin, que s’il est un artisan sérieux, il n’en est pas moins un peu dingo.
Plutôt la folie douce, attention. Dominique Aymard, le vendredi, ne répond plus au téléphone. Il pisse dehors, nettoie ses colts, mange accroupi devant un petit feu surmonté d’un trépied en bois dans des gamelles en ferraille. Au menu ? Chili - « Et pas pour les fillettes, ma p’tite, tu mets un doigt dedans et tu rougis. » Ah oui ! aussi : il porte un chapeau et des bottes à éperons. Et bien entendu, il se fait appeler Jim. Jim le cow-boy.
Jim est un « westerner ». Se dit des gens qui ont la passion des westerns. Pas des films, mais du mode de vie des cow-boys.
Jim, le puriste, un gars sympa. Il a beau posséder deux colts et deux Remington, il ne s’en sert jamais. Chez lui, dans son jardin, tout au fond derrière la jolie maison léchée, il a fabriqué un petit coin de l’Ouest américain, des pionniers, avec saloon, banque et prison.
Ça lui a pris en 2000, alors qu’il commençait à apprendre les danses country avec sa femme, au New Dance Country de Bergerac. Après avoir participé au record du Guinness, à savoir 24 heures et 10 minutes de danse non-stop, il a décidé d’ouvrir un saloon. Il a trouvé des planches, normal, c’est son métier, et à temps perdu il a construit sa cabane chez lui. Pas du bricolage de gosse, mais du costaud qui tient la route. « Je me suis inspiré des vieux westerns, je les regardais en oubliant l’histoire, me concentrant uniquement sur les décors. Quels films ? Sais plus. Mes meilleures sources restent quand même Lucky Luke, la BD et ”La Petite Maison dans la prairie”. »
Plutôt période 1830. Après le saloon, Jim a construit la banque et la prison. Il ne manque rien. John Ford n’aurait pas renié le décorateur. Si vous avez du bol, Jim vous invitera, il y a toujours un bon vieux whisky à boire dans une chope en bois. Et de la musique de bastringue, on n’est pas des chochottes.
Désormais, la passion a pris le dessus. Une fois par semaine, le vendredi, Dominique devient Jim dans une espèce de schizophrénie assumée. Ainsi, le matin, il enlève son pyjama et s’habille en Jim : pantalon en toile qu’il a fait venir des États-Unis, chemise blanche, boutons en nacre, « seulement deux trous et pas quatre, comme à l’époque », gilet de grand-père, ceinturon avec le colt toujours enfourné, chapeau de cow-boy. Jim ne rentre pas à la maison. Il allume son feu, prépare son frichti. « Je vis comme à l’époque, sans fausse note. J’en profite pour améliorer l’habitat, je range. Tiens, aujourd’hui, j’ai nettoyé les pistolets, et après j’ai joué au poker avec Wesley. Wesley, c’est mon voisin. Lui aussi a chopé le virus des westerners. Là, il fait le soldat sudiste. »
Maintenant, Jim participe à des camps de reconstitution, éminent représentant de l’association Fort Rainbow. Sa femme regarde tout ça d’un œil las. Mais comme elle l’aime, elle le suit lors des reconstitutions. Elle s’habille en Calamity Jane, ce qui ne plaît pas aux cow-boys, très pointilleux, qui préfèrent les « vraies » femmes… en robe.
Ce vendredi, Jim a accepté de danser sur le plancher de son saloon, même si « ce n’est pas d’époque, la danse country. Ici, on est autour de 1830, la country vient beaucoup plus tard ». Les pouces enfilés dans le ceinturon, il a fait voler la poussière.

Isabelle Castéra

Ils carburent à l’huile de friture (Le Château d’Oléron - 17)

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Que deviennent les huiles de friture consommées durant l’été ? Elles sont parfois recyclées pour servir de carburant. Rencontre avec un ancien de Greenpeace qui a pris l’affaire en main.

Ça ne se discute pas, le plat favori des estivants petits et grands c’est l’huile. Engluée autour d’une frite, d’un beignet ou d’un chichi, peu importe ! Elle inonde vos étés. Et vous n’en avez cure, contrairement à Gregory Gendre. Lui, n’ignore rien de la vie des frites et surtout de leur friture : du producteur d’oléagineux jusque dans le caniveau… ou bien le moteur de votre véhicule diesel, dans le meilleur des cas. Ancien militant de Greenpeace, Gregory coordonne depuis un an et demi l’action associative de Roule ma frite 17, sur l’île d’Oléron. Sa mission : récupérer le pire ennemi de votre silhouette et le recycler en carburant (1).

« Une aberration ». « L’été, on réalise avec Laurie Durand (NDLR : sa collaboratrice) 80 % de la “récup” annuelle, note-t-il. Roule ma frite compte 92 adhérents restaurateurs et 89 particuliers ou responsables d’association. » L’opération dégraisse surtout en Pays de Marennes-Oléron, mais gagne actuellement les Pays roche- fortais et royannais… Avec la bénédiction européenne, mais sans l’aval de l’Hexagone, toujours renâclant à l’idée d’inscrire l’huile de friture sur la liste des carburants. « Une aberration », dixit Gregory Gendre, qui roulera sa frite « de façon transparente » malgré les obstacles. Ainsi s’entretient-il avec d’autres huiles : celles de la préfecture, susceptibles d’autoriser le développement du recyclage dans le secteur. « Cela représenterait une première nationale et pourrait faire jurisprudence. »

Sans passer par je ne sais quelle station allemande… et donc en réduisant la polluante route de l’huile.

« Pas du Larzac ». Trentenaire blond sablé aux épaules de rugbyman, lunettes d’intello sur le nez et discours sans fard, le Dolusien Gregory Gendre parle utile. Copieusement diplômé, ce journaliste de formation a commencé par la presse économique et financière, avant de plancher deux ans sur le dossier du « Clemenceau », sous la bannière de Greenpeace, organisation qu’il quitta lors de l’affaire du thon rouge à Marseille. Et c’est en terres phocéennes, où Roule ma frite fut enfantée, qu’il décida d’importer la formule à Oléron. Il convenait ensuite de rassurer les premiers restaurateurs : « En leur prouvant qu’on ne vivait pas sur le plateau du Larzac avec des chèvres. »

À la Cabane bleue du Port du Château-d’Oléron, le coordonnateur enseigne aussi au grand public comment une huile revalorisée équivaut à des émissions de CO2 limitées. Des ors de la République aux campings, où il sensibilise les enfants par le biais de spectacles, il continue d’exposer la réalité de « l’urgence ». Car il s’est trop mazouté les doigts et l’âme en Galice (après le « Prestige »)… Parce qu’il a aussi aiguisé son sens des priorités en envoyant jadis des ordinateurs au Burkina Faso, « où le ministre de l’Information avait touché des pots- de -vin sur le fret du matériel informatique afin d’engraisser le journal du parti… Le prix à payer.

Tache d’huile. La Cotinière et Boyardville. Dans l’île, où le train touristique de Saint-Trojan pourrait bientôt faire le plein de friture, « la connerie » reste heureusement moins prégnante. « Près de 60 % de nos interlocuteurs sont partants, indique l’Oléronais, 20 % refusent le principe… Mais les 20 % restants sont déjà sensibilisés. Il n’y a qu’à voir l’isolation de leurs établissements, l’hygiène, ce souci d’utiliser des ampoules basse tension, etc. À la Cotinière, c’est notamment le cas. » Si bien que 20 000 litres ont été récoltés l’an dernier.. Le discours de Roule ma frite a donc fait tache d’huile … Sauf peut-être dans ce secteur ultrafréquenté qui résiste à l’envahisseur écolo : « Boyardville, où les restaurateurs ne veulent même pas entendre parler de nous. Leur attitude est effarante. Ils balancent leurs huiles n’importe où… et la réutilisent pour gratter du pognon au point qu’elle n’est plus filtrable pour les moteurs. » Et accessoirement chargée de toxines dans votre gamelle. Mais c’est une autre histoire.

(1) On peut rouler avec environ 40 % d’huile de friture recyclée sans modifier son moteur diesel, et à 100 % d’huile après modification.

Par Thomas Villepreux

Adepte du « soul surf » sur les vagues d’Oléron (SAINT-PIERRE d’OLERON - 17)

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Jean-Paul Pertsowsky est l’un des pionniers du surf dans l’île. Son regard d’ex-maoïste et son goût de la liberté nous ramènent à l’esprit originel de cette discipline, telle qu’on la pratiquait ici voilà une trentaine d’années.

Oléronnais de souches russo-italiennes, Jean-Paul Pertsowsky - alias Poulou - a une gueule. Le cuir tanné. Et ce faciès de taulard qui vous glacerait le sang s’il n’était barré par un sourire enjoué. À 56 ans, il trimbale ici sa musculeuse ossature forgée aux creux des vagues. Ici, c’est à deux pas de La Cotinière. Et ça fait 26 ans que ça dure… Voire plus : « Parce qu’avant de m’y poser pour la planche, j’ai passé à Oléron toutes mes vacances depuis mes 4 ans. »

Antithèse du frimeur dopé aux hormones du marketing, Poulou prône le « soul surf ». Traduction : « C’est le surf plaisir, que j’ai toujours pratiqué. » Le concept existerait encore, bien que noyé dans l’océan des marques et de la performance. En tant que pionnier (« avec d’autres ») de la planche oléronnaise, Poulou en est le témoin parfois nostalgique. « Dans les années 80, le premier surf shop venait de naître, mais la location de planches sur la plage n’existait pas, raconte-t-il. Avec des copains, on a monté une asso baptisée La Cabane, aux Allassins. On proposait des produits frais sortis d’une glacière… parce que nous n’avions ni eau ni électricité. Le soir, les gens se pointaient toujours plus nombreux, parfois après la boîte de nuit. Ça a tenu jusqu’en 2004, lorsqu’on a fait la fête de trop, avec cracheurs de feu, DJ, etc. L’Office des forêts n’a pas aimé. On a pourtant récolté 700 signatures de soutien, souligné le caractère associatif de la buvette, la convivialité du lieu et la sensibilisation qu’on réalisait pour protéger la dune. En vain […]. Et j’ai fait une dépression, la seule de ma vie. »

Surf et politique. Emportant dans sa tombe beaucoup de l’esprit peace & surf, une institution venait de mourir. Mais pas la flamme de son patron emblématique, cet ex-maoïste soixante-huitard connu (un peu) pour figurer dans le documentaire « Reprise » (1). Il continue de se shooter à la politique : « “Libé” (moins maintenant). “Le Canard”. Et Besancenot, sauf qu’en fin de campagne électorale, faut pas croire, je vote utile. » Connu des surfeurs, mais aussi des élus, Poulou capte le moindre bruissement sociétal de l’île. « En ce moment, c’est assez calme. »

Un virage. Mais, vers 1982, on a assisté à un virage. Un ciné associatif a été créé. Les « Cahiers d’Oléron » ont été publiés. Et un lycée expérimental avec des enseignants marginaux a vu le jour. Il n’hésite pas à associer ces mutations à l’essor de la glisse. « Le surf n’a pourtant pas décollé facilement, précise-t-il. Quand on expliquait aux élus qu’il était un atout pour l’île, ils nous prenaient pour des fumeurs de joints. Bon, c’est ce que l’on était ! Hippies, filles, voyages, fêtes et bières n’étaient pas que des clichés. Mais ça a tout de même fini par prendre, grâce au gars qui a créé la première école de surf. » Poulou avait alors appuyé la candidature du dit « gars », tandis qu’il œuvrait… pour le journal municipal. Un job parmi d’autres, alternés avec des périodes de chômage : reporter sur feu Radio Oléron ; cogérant d’un ex-bar de véliplanchistes misant sur la clientèle surf ; vendeur d’huîtres missionné à Paris… Et au final, une omniprésence qui a conforté Poulou dans son statut d’ancêtre respecté de la glisse « non conditionnée ».

Mais as-tu donc, Oléron, modifié ton image de terre familiale, d’épuisettes et de glace à la vanille grâce à Poulou ? « Les gens d’Hossegor ou Biarritz continuent de se moquer gentiment du fait de surfer à Oléron », se marre Volo, le fils prodige du père précurseur, champion départemental des Maritimes sur planche. Lui appartient à la nouvelle génération. Mais ne le croyez pas suiviste ! « Il est certes fan de compétition, précise Poulou. Mais il a comme moi ce côté ”roots”. Et il n’est pas pour le localisme. Car, s’il ne s’agit pas non plus de se faire chier à 50 sur une vague, il faut démocratiser le surf… Et surtout aider les jeunes surfeurs à ne pas adopter seulement une mentalité de sportif, mais aussi de joueur. Un joueur dans l’eau. »

(1) D’ Hervé Le Roux (1997), sur la reprise du travail aux usines Wonder après les événements de Mai 68. Reprise commentée à l’époque par Jean-Paul Pertsowski et d’autres pour un film.

Par Thomas Villepreux

La-Teste-De-Buch (33). Le paradis caché de l’île aux Oiseaux


ileauxoiseaux.jpg Pantalon retroussé jusqu’aux genoux, Jean-Louis Bonnin avance lentement dans l’eau peu profonde. Il pourrait presque marcher dessus. « Ici, c’est le paradis », murmure-t-il en posant enfin le pied sur le sable chaud.« Son » paradis n’est pas fait de nuages cotonneux, même si le baccharis, aussi appelé cotonnier, une plante venue des Etats-Unis au début du XXe siècle, y pullule. Vue du ciel, cette Terre promise ressemble plutôt à une minuscule tache verte au milieu d’une flaque bleue, que les autochtones nomment respectivement île aux Oiseaux et bassin d’Arcachon.

Depuis un demi-siècle, ce charpentier de marine, patron du plus ancien chantier naval familial de France, à Arcachon, traverse chaque semaine le Bassin, non pas pour méditer mais pour retrouver le calme de sa cabane, construite avant les années 1920, à peine dérangé par l’envol d’un courlis.

Chaque recoin de l’île évoque en lui des souvenirs. « Quand j’étais gosse, on venait avec les copains en bateau, à la voile ou à l’aviron, pour pêcher et chasser. »

Bon troc.

A bientôt 66 ans, et à un an de la retraite, Jean-Louis Bonnin est resté fidèle à ses deux passe-temps préférés, comme en témoignent les nombreux tableaux « très chasse » qui ornent les murs de la cabane.

Celle-ci n’a pas changé depuis l’époque où le charpentier l’avait acquise à peu de frais, en 1965, après que le préfet d’Aquitaine Gabriel Delaunay avait régularisé l’occupation de l’île, jusque-là réservée aux ostréiculteurs et aux pêcheurs, par les « plaisanciers ».

« J’ai fait un troc avec le propriétaire, un Arcachonnais de souche. En échange de la réparation de son bateau, une grosse pinasse, il me cédait la cabane. »

Les habitants de l’île aux Oiseaux, appelée jadis île de La Teste, n’étaient pas encore des « concessionnaires », bénéficiant d’une autorisation d’occupation temporaire (AOT) dont le renouvellement soulève plus de passions que la désignation d’une ville olympique tous les quatre ans (1).

Montée des eaux.

Jean-Louis Bonnin espère ainsi être un peu chez lui sur l’île pendant quelques années encore. « Inch’Allah », sourit-il, en ouvrant, pour faire entrer la lumière, la porte jaune de sa cabane couleur de goudron, entourée d’un rempart fait de traverses de chemin de fer. « L’eau est passée trois fois par-dessus cette année. La montée des océans, quoi qu’on en dise… », glisse le maître des lieux, modeste témoin du réchauffement de la planète.

De la cheminée au frigo (à gaz), de l’imposante armoire aux lits bien secs, l’intérieur de la cabane ressemble à une ferme médocaine. « Comme c’est construit sur du sable et que la ventilation est importante, il n’y a pas d’humidité », vante Jean-Louis Bonnin. « Le gros problème, c’est les fourmis », constate-t-il en montrant du doigt les minuscules envahisseurs.

Le gardien gestionnaire de l’île aux Oiseaux a beau faire, des espèces « étrangères » colonisent cet espace naturel : de l’ailantes, qui chasse les tamaris, aux lapins, survivants des récurrentes épidémies de mixomatose. Sans parler d’une espèce plus grande et plus nombreuse : le plaisancier.

« Il n’y a pas de problème de cohabitation. Combien on en a aidé à remettre leur bateau à l’eau, ou à qui on a donné de l’eau… Une nuit, j’ai même hébergé des jeunes qui s’étaient fait avoir par la marée. C’est que l’eau se retire très loin ici », souligne Jean-Louis Bonnin, en montrant les parcs ostréicoles, entièrement découverts à marée basse.

Le champagne de Philippe Starck.

Pour l’Arcachonnais, devenu l’un des doyens de l’île aux Oiseaux, la solidarité est une des vertus qui composent « l’esprit îlien ». Dans chacun des cinq quartiers (Port de l’île, l’Ilot, le Saous, le Truc vert, l’Afrique), où sont disséminées les quarante-deux cabanes, les relations de voisinage sont importantes. Hormis la chasse et la pêche, l’activité préférée des habitants est d’ailleurs de guetter à la jumelle l’arrivée des bateaux. C’est la protection la plus sûre contre les cambriolages.

Malgré son charme et sa discrétion, l’île aux Oiseaux n’attire pas les célébrités, à l’exception du designer Philippe Starck. « Il a l’esprit îlien. Quand il vient le week-end, il porte une caisse de champagne et invite tout le quartier à boire un coup », souligne Jean-Louis Bonnin.

Par Frédéric Zabalza.

Reportage photos : le vieil homme et ses pierres

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Photos de Emilie Drouinaud.

La Roque-Gageac (24). Le vieil homme et ses pierres

vieux4.jpg Il existe une grande variété de lieux où l’homme moderne aime occuper son temps libre. De la palombière à la cabane de pêche, du cybercafé à la cabine d’essayage des magasins de vêtements. René Deuscher passe le sien dans un fort. Le fort troglodytique de La Roque-Gageac, près de Sarlat, qui s’accroche avec peine, depuis le XIIe siècle, à une falaise de calcaire surplombant le village et la rivière Dordogne.

Plombier devenu châtelain.

« Il paraît qu’on m’appelle parfois le châtelain. Ca ne me fait pas déplaisir, c’est un joli titre », sourit ce Périgourdin au sang alsacien, né il y a soixante-dix ans (« Tout le monde m’en donne 80 ! ») dans le petit village voisin de Daglan, « sur un coteau entouré de genévriers et de cabanes ».

De châtelain, René Deuscher, dont la silhouette évoque Haroun Tazieff arpentant l’Etna, n’en a pas vraiment les origines. Ses trois frères peuvent en témoigner. Jusqu’en 1972, c’est dans les chantiers, aux alentours de Sarlat, qu’il passait ses journées à exercer ses talents de plombier spécialisé dans le montage de chauffage central, « l’élite de la profession ! ».

Passionné de spéléologie et d’archéologie, il a délaissé l’obscurité des profondeurs pour la vue imprenable des falaises troglodytiques. « Je me posais la question : nom de Dieu, comment des hommes ont pu s’y prendre pour monter là-haut ? Un jour, un copain, clerc de notaire, m’a conseillé de répondre à une petite annonce de l’Office de tourisme de la Dordogne, qui louait à Tursac le site de La Madeleine c’est lui qui a donné son nom à la période magdalénienne. Je voulais le faire revivre pour le présenter au public. »

Voleurs de pierres.

A peu près à l’époque de sa reconversion, René fit l’acquisition, « pour une bouchée de pain disent les gens », du fort de La Roque-Gageac, en ruines. « Je l’ai laissé tranquille tout en continuant à travailler à La Madeleine. Et puis je m’en suis lassé, je l’ai même mis en vente au bout de douze ans. Finalement, je l’ai ouvert au public en 1992, après avoir créé une SARL (1) avec mon fils Raphaël et ma fille Stéphanie. J’avais mis des guides au début, mais ils ne voulaient pas monter les escaliers plusieurs fois par jour… »

Depuis 1992, le vaillant René Deuscher a donc entrepris de restaurer le site pierre par pierre. Sur ses fonds propres. En quinze ans, il n’a reçu qu’une seule subvention, de la part du Conseil général de la Dordogne. Il n’en tire aucune amertume et éprouve plutôt un sentiment de liberté. « Avec entre 25 000 et 30 000 visiteurs par an, c’est le site qui marche le plus mal en Dordogne. Mais je ne suis pas gourmand », assure René Deuscher, qui ne prend pas de gants pour dire sa façon de penser à une touriste qui discute le prix d’entrée. Ou pour fustiger ceux qui « empruntent » les pierres de l’ancien château de La Roque-Gageac, rasé au XVIIIe siècle, pour décorer leur jardin.

« Ca peut tomber ».

Il sait aussi accueillir les touristes avec humour, voire facétie, comme lorsqu’il se fait passer pour un visiteur mécontent, avec la complicité de son ami d’enfance Claude Maraden, qui donne un coup de main à la billetterie.

En début d’année, les Laroquois ont célébré le cinquantenaire du « grand éboulement », qui fit trois morts. Malgré les filets de protection tendus le long de la falaise, René Deuscher convient que le risque est toujours présent : « Ca peut tomber dans quinze jours comme dans mille ans. »

Par Frédéric Zabalza.

Reportage photos : cabane de Cubzac-les-Ponts

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Reportage photos de Fabien Cottereau

22 juillet 2007 - Aucun commentaire
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Cubzac-les-Ponts (33). Et au milieu coule une rivière

Eloge de la lenteur avec, pour cadre, le carrelet de l’architecte Hubert Saladin, à Cubzac-les-Ponts. Un havre de paix aux portes de Bordeaux

cubzac03.jpg« Te souviens-tu, durant ces nuits divines, du blanchissement de l’énorme squelette sur les écueils ? Te souviens-tu du carrelet et du parfum qui émanait de la marée basse ? », Gabriele D’Annunzio in « Lettres à Barbarella ».

Il faut passer le pont. Pénétrer dans le bourg endormi. Prendre la rue du Port. Jeter un oeil sur les rives encore lointaines et s’imaginer comment c’était au temps des bacs, au temps où le temps n’était pas un problème. S’enfoncer dans les terres, faire des tours et détours, pressentir l’eau toute proche. Arpenter le boulevard des Américains. Et enfin, parvenir au but, aviser un ponton de bois caché sous le feuillage et faire sienne la cabane du pêcheur. S’asseoir, regarder couler la rivière et rester là. Attendre Godot ou la marée et se faire oublier.

C’est à Cubzac-les-Ponts, la bien nommée, dans le carrelet sur la Dordogne de l’architecte Hubert Saladin. Là, nulle réinterprétation malvenue, modernité attrape-couillons pour cousines de province, juste la cabane, quatre parois de bois sur pilotis, un filet de pêche et infiniment de lumière. C’est à Cubzac-les-Ponts, mais ce pourrait être partout le long de la Dordogne, dans l’estuaire de la Gironde ou sur le littoral charentais. Une dentelle de cahutes les pieds dans l’eau, hiératiques et fragiles, qui signent le Sud-Ouest comme les moulins de Don Quichotte signalent la Mancha.

Entre-deux.

A l’intérieur, eau et électricité (on n’arrête pas le progrès), une ou deux chaises, une table, un vague canapé et quelques cadavres de bouteilles trahissent les soirées entre potes, la pêche à l’étale, l’attente patiente des mules et autres carrelets, plus rarement des aloses. Dans un coin, une planche de bodyboard témoigne des jeux des enfants, des baignades entre eau et vase. Tout ici est dans l’entre-deux. Pas encore la rivière et plus vraiment la terre, pays

age mouvant de roseaux et d’iris, ragondins, canards et hérons, plus un bruit aux portes de Bordeaux, avec la fraîcheur en partage, comme un souvenir de la naissance du monde. Parfois, la rivière déborde paresseusement et emporte tout; parfois, c’est la tempête. La cabane demeure, juchée sur ses échasses, plus solide qu’il n’y paraît.

Alors… Alors il suffit de se laisser aller, d’accepter l’infinie indolence du lieu, sa majesté placide, son côté durassien, « barrage contre le Pacifique ». S’abandonner à la douceur des choses. Ralentir. Se fondre dans la lenteur. Et regarder passer au loin, sur le pont, le petit train rouge qui va à Nantes…

Article d’Olivier Mony

Photo de Fabien Cottereau

22 juillet 2007 - Aucun commentaire
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Bassin d’Arcachon (33). Petites bicoques de rêve

Ecoutez, fermez les yeux et retrouvez-vous les pieds dans l’eau sur une plage du Bassin d’Arcachon…

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C’est une histoire de beauté, une histoire de villages aussi, L’Herbe, Piquey, Piraillan… L’histoire de lieux magiques face à l’île aux Oiseaux

bassin01.jpgLes cabanes du Ferret, c’est beaucoup plus que des cabanes. C’est une histoire, des histoires, des souvenirs d’enfance et des noms magiques qui chantent doucement dans la mémoire : le chemin des douaniers, la Villa algérienne, Chez Magne, et si l’on tend l’oreille, l’écho parvient encore du rire de Lino lorsqu’il jouait aux boules…

Les cabanes du Bassin, c’est aussi tout ça, et quelques villages, bien sûr, L’Herbe, Le Canon, Piraillan, Piquey… 500 refuges, 280 chais à trier et 200 habitations, un dialogue haut en couleur entre ceux qui croyaient aux huîtres et ceux qui les gobaient, les travailleurs du petit matin, les poètes des lents crépuscules.

Tout avait commencé à l’époque où l’on oubliait Sedan. En 1875, le principe de création de villages ostréicoles est adopté. Les frères Lesca, « inventeurs » en quelque sorte du Ferret et richissimes entrepreneurs et exploitants forestiers, protestent vigoureusement (goûtons l’intemporalité de la dialectique retenue) : « Ce projet est nuisible à nos intérêts de propriétaires riverains, nous mettant dans l’impossibilité de vendre nos terrains en façade du Bassin. De plus, il compromet le projet d’une ligne de chemin de fer entre Arès et le cap Ferret et l’avenir de la presqu’île comme les intérêts de l’Etat. Il risque aussi d’aggraver l’insalubrité du pays en engendrant des maladies nouvelles ». Passant outre à ces conseils d’amis trop empressés, les cabanes seront édifiées et réservées à un usage strictement professionnel. Pourtant, l’adjonction d’une cheminée à certaines d’entre elles, dès la fin du XIXe siècle, semble indiquer que pratiquement dès leur création, la destination des lieux sera parfois détournée en cabanes d’habitation.

Loi heureusement restrictive.

Tout au long du XXe, le jeu du chat et de la souris se poursuivra entre la loi et l’usage et, en 1965, le préfet Delaunay rompt avec l’hypocrisie en autorisant, sous condition, l’utilisation des cabanes à d’autres fins que celles initialement définies. Mais, « dura lex, sed lex », la loi demeure puissamment (et heureusement) restrictive : les cabanes doivent être de dimension comparable (de 50 à 70 mètres carrés), ne pas comporter d’étage, être construites en bois, recouvertes de tuiles canal et bâties sur pilotis (ou surélevées) pour éviter d’être submergées. Bien entendu, toute location est strictement interdite.

Alors, qu’est-ce qui fait de cet ensemble de bicoques (plus solides qu’elles n’y paraissent), dont seules celles situées en « première ligne » bénéficient d’une vue magnifique sur le Bassin, l’image de marque mondialement diffusée du Ferret, avec son phare et son petit train ? C’est une histoire de beauté qui, comme chacun sait, est mauvaise fille. Il faut avoir vu le soir tomber sur l’île aux Oiseaux, les chalands passer, entendu les mouettes ricaner, humer le parfum du jour achevé, huîtres, tuiles séchées et la vase. Il faut avoir laissé du temps au temps. Voilà, c’est très beau. Et c’est tout.

Article d’Olivier Mony

 

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Photos de Franck Perrogon