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Bordeaux-Villenave-d’Ornon (33). “L’autre carrière de Javier Ochoa”

velo.jpgPyrénées de juillet, sommets grouillants de ferveur. Marie-Blanque, Aubisque, Soulor. Et cette montée solitaire sur Hautacam, le tracé zigzagant d’un sillon parmi les hommes et les drapeaux. Au bout du col, les bras levés et 42 secondes préservées sur l’Histoire en marche. Le 10 juillet 2000, Javier Ochoa, un Basque de 26 ans, échappait de justesse au retour de Lance Armstrong, lancé à la conquête du deuxième de ses sept Tours de France victorieux. Le champion américain avait distancé tous ses rivaux et rattrapé un à un tous les échappés du matin. Tous, sauf un. Ochoa remportait ce jour-là la plus belle victoire de sa carrière de cycliste professionnel. La dernière.

Aucun souvenir.

« J’ai perdu une partie de ma mémoire. Tout ce qui concerne les événements survenus dans les années précédant l’accident… Ma victoire à Hautacam, on me l’a racontée. Ma mère, qui n’avait pas pu venir, l’avait enregistrée. Et c’est seulement de la vidéo que je me souviens. » Javier Ochoa sait qu’il s’est échappé entre Dax et Lourdes avec le Français Jacky Durand et le Belge Nico Mattan, que l’équipe américaine de Lance Armstrong ne s’est pas inquiétée. Qu’il possédait dix minutes d’avance sur le « Boss » avant la dernière ascension, et enfin, cette quarantaine de secondes sur la ligne d’arrivée, une poignée de pépites taillées dans le roc du temps.

Mais Javier Ochoa ne se rappelle rien de tangible de son jour de gloire. Pas une émotion, pas un bruit qui ne lui ait été rendu par un téléviseur. Plus rien depuis le 15 février 2001. Il récite cette phrase trop pleine, trop vide, qu’il a apprivoisée au point d’en faire la porte d’entrée de toute conversation : « Je m’entraînais avec mon frère jumeau, Ricardo, sur une route de la région de Valence, en Espagne. Un monsieur nous a fauchés au volant de sa voiture. Mon frère est mort sur le coup. Moi, j’ai été dans le coma pendant des jours, puis j’ai fait un an et demi de rééducation. »

« Un demi-fils ».

Dans les tribunes du stade vélodrome de Bordeaux, où « Javi » vit ces jours-ci un épisode de sa nouvelle vie de cycliste handisport, sa maman, Maria, témoigne. « Je ne dis pas ça parce que c’est mon fils, mais il était jeune et il avait des capacités exceptionnelles. A l’époque, il n’était qu’équipier, se sacrifiait pour ses leaders et, malgré cela, il commençait à avoir des résultats. Il aurait pu faire une grande carrière », estime-t-elle. Elle sort de son portefeuille un portrait de feu Ricardo, le jumeau, l’absent, qui sourit aussi sur le médaillon accroché à son cou. « Son frère, on ne lui a jamais donné sa chance dans les grandes courses. C’était le même. »

L’entraîneur actuel de Javier Ochoa, Vicente Natividad, raconte : « Sur le tour 2001, il n’aurait plus été le gregario d’Escartin, Heras et Botero, les leaders de la Kelme, son équipe. Ils auraient couru pour lui. » Dans un sourire sans tristesse, Javier reprend : « Mon père a coutume de dire qu’il avait trois fils et qu’il n’a plus qu’un fils et demi. Le fils, c’est notre frère aîné. Le demi, c’est moi. » Les séquelles physiques de l’accident (une côte brisée a touché son poumon gauche) sont à peu près dépassées, mais l’ancien pro est atteint d’une infirmité motrice cérébrale, qui affecte son équilibre, sa mémoire et une partie de ses capacités intellectuelles. Déclaré handicapé à 66 % par l’administration espagnole, l’enfant de Bilbao vit à Màlaga, d’une pension à vie.

Médailles.

Mais il a repris le dessus. En 2003, Javier Ochoa a repris la bicyclette pour une épreuve de cyclisme adapté puis, une semaine après, a fini second du championnat d’Espagne. Des championnats d’Europe de Prague en 2003 aux Mondiaux suisses de 2006, en passant par les JO d’Athènes 2004, il s’est forgé un palmarès parmi les invalides, accumulant l’or et l’argent sur les étagères de Maria. « J’ai l’impression qu’il poursuit sa carrière d’avant sous une autre forme. C’est peut-être plus courageux, ce que font ces sportifs handicapés. Et je pense que son jumeau est quelque part et qu’il l’aide à gagner. »

A chaque évocation de Ricardo, Javier fait un sourire de frère, comme absorbé par un souvenir bien antérieur à l’accident. Un souvenir d’enfance, quand les deux garçons admiraient Fignon, LeMond et Delgado à la télévision.

Par Nicolas Espitalier.

Cap-Ferret (33). “Week-end off-line sur le Bassin”

blog.jpg Le glaçon n’a pas fondu et Fred avait sa place. Dans la blogosphère, le temps et les messages passent vite. « Je connaissais son blog, je savais que j’allais le rencontrer ici. En cinq minutes, c’était fait. On a bu l’apéro, il commence dans deux semaines. »Manuel Diaz est de la race robuste et rare des golden boys limousins. Samedi soir, au Cap-Ferret, dans l’arrière-salle du Pinasse Café, il a recruté Fred le temps d’un verre de garluche. L’heureux embauché, qui précise avoir déjà décroché deux boulots grâce à son blog, fera bientôt partie du groupe Reflect, que Manuel a fondé à l’âge de 18 ans et qui, dix ans après, est coté à l’Euronext. Forte de 230 salariés en Europe, la PME limousine gère la visibilité de grandes marques françaises et internationales sur le Web.« Que fait Loïc ? ».

C’est aussi par Internet interposé que le jeune entrepreneur de Limoges a connu Jacques Froissant, son meilleur sergent-recruteur et accessoirement l’organisateur girondin de Blog on the Beach. « Je réunis une fois par an des copains blogueurs et des lecteurs de mon blog sur le Cap-Ferret. Et on parle blogs toute la soirée ! » sourit ce chasseur de têtes, spécialiste du safari de nouveaux talents dans la jungle du Web.

Morceaux choisis de conversations, entre la papillote de moules aux aiguilles de pin et le filet mignon au caramel. Style comptable : « Eh, t’es bien lu toi, non ?

Disons que ma fréquentation baisse au nombre de pages vues, mais que j’ai un nombre croissant d’abonnés. »

Géographique : « J’étais à Denver en juillet pour un événement Microsoft…

Tiens, moi aussi ! Mais je ne t’ai pas vue. »

People : « Mais que fait Loïc Le Meur à cette heure-ci ?

Attends, je regarde (Manuel sort un portable dernier cri d’agonie du vôtre). Il n’est pas encore à San Francisco. Il dit qu’il passe un premier week-end off-line sans twitter… et il le dit sur son twitter ! »

Lecteurs réciproques.

Evidemment, tout cela est légèrement ésotérique pour qui ignore que Loïc Le Meur est le blogueur le plus éminent du pays et que le twitter est une nouvelle technologie qui permet grosso modo de bloguer sur téléphones mobiles. Carrément incompréhensible pour celles et ceux qui essaient chaque jour de faire des copier-coller avec une paire de ciseaux et de la colle Uhu.

Sur les 18 participants à Blog on the Beach 2007, troisième édition du rendez-vous des copains, beaucoup se rencontrent pour la première fois en chair, en tenue estivale et en os. Beaucoup sont bordelais et/ou ferret-capiens, les autres sont parisiens et/ou limougeauds. Tous ont plaisir à parler technique et/ou passions communes. Tous lisent régulièrement la prose des autres. « Je consulte une centaine de blogs, dont une quinzaine quotidiennement », confie l’un deux.

« Skipper-rédacteur ».

François-Xavier Bodin, « skipper-rédacteur », comme l’indique sa carte de visite, anime les « Chroniques de l’Iboga ». Il raconte : « J’avais créé en 1999 ce qu’on appelait alors un site perso, j’y tenais un carnet de bord de mes sorties en bateau sur le bassin d’Arcachon. C’était déjà une forme de blog… Ce qui est intéressant, c’est le contact que cela permet, les rencontres comme celles de ce soir. Je raconte ce que j’ai fait, les lieux sur lesquels j’ai conduit mon bateau. Je réponds de façon circonstanciée aux questions qui m’intéressent et d’autres, à leur tour, pourront découvrir les sites dont je parle. »

Le même « FX » résume les recettes qui font le succès d’un blog. Option 1 : « Tu fais un blog de niche », c’est-à-dire consacré, comme le sien, à un thème très précis qui rencontre un lectorat de connaisseurs. Option 2 : « Tu montres ton cul. » Option 3 : « Tu balances sur des blogueurs influents en espérant qu’ils te citent et que ça t’amène du monde sur le tien. ». Le succès, quoi qu’il arrive, reste relatif. « Quand on me classe parmi les blogueurs les plus influents, intervient Jacques Froissant, ça me fait plaisir, mais il faut garder la mesure. Je n’ai jamais que 3 200 abonnés. »

Sans compter les lecteurs égarés. « J’appelle ça du marketing aléatoire, sourit “FX”. Par exemple, je m’appelle François-Xavier et j’écris parfois sur Bordeaux. Alors, quand François-Xavier Bordeaux a fait la une de l’actualité, j’ai eu des pics de fréquentation sur mon blog. »

Par Nicolas Espitalier.

Meschers-sur-Gironde (17). Un petit Futuroscope dans son jardin

futuro.jpg Avec le même regard qu’un écolier allumant devant ses copains la mèche de la fusée qu’il a fabriquée, Christian Curaudeau tourne les boutons de sa boîte de contrôle. Un grand sourire illumine son visage quand l’automate déguisé en pirate tourne la tête et s’adresse au public, une petite famille de touristes en bermuda.Celle-ci n’a encore rien vu. Le Trogloscope de Meschers-sur-Gironde est inclassable. A la fois salle de cinéma, musée et parc d’attractions, méconnu des Michalais eux-mêmes, il est le fruit de l’imagination débordante d’un enfant de 50 ans capable de construire une tour Eiffel avec des trombones.

En 2001, après un chantier long de neuf ans, cet artisan peintre ouvrait enfin la porte de son moulin sans ailes, construit en pierre de Ruffec au milieu d’un jardin. A l’intérieur, une salle de cinéma « à effets spéciaux », capable de contenir, en se serrant bien, 20 personnes grand maximum. Sur l’écran géant, un film écrit, réalisé et monté par Christian Curaudeau lui-même, retraçant l’histoire des grottes de Meschers. En novembre 2005, pensant qu’il pouvait améliorer son oeuvre, le peintre a décidé de creuser un trou.

« Christian ne parle pas beaucoup. Quand il se lance dans une construction, on ne sait pas où il va, mais lui, il le sait », témoigne Jean-Marie Deleau, un journaliste de TF1 qui s’est pris d’amitié pour le fondateur du Trogloscope.

Le roulis de l’« Albarade ».

Deux ans après, le gros trou dans le jardin abrite la poupe d’un voilier. Un navire commercial du XVIIe siècle, l’« Albarade », dont le capitaine Pierre Picard raconte en images les mésaventures, avec l’abordage des « gueux de Meschers », ces pirates des bords de la Gironde atteints de la « peste de la méchanceté ».

Grâce à des vérins et à des moteurs de portails coulissants, le bricoleur génial a réussi à reproduire le roulis, qui rendrait presque malade les estomacs les plus fragiles si l’animation durait plus de dix minutes. Même le grincement du plancher donne l’impression d’être en mer.

« Quand il était petit, il jouait avec de la pâte à modeler. Après, il s’est mis à faire des trains et des bateaux. Il est très patient », assure Jeanine Curaudeau, la mère de Christian, qui regarde passer les visiteurs, assise à l’ombre, sur une chaise de jardin. Entre un autre fils, confiseur et amateur de tir à l’arc, et une fille spécialiste en chiens pratiquant l’agility, elle ne cherche plus à comprendre ce qui motive leurs passions.

« J’aime pas la ville ».

Le peintre, lui, ne trouve pas vraiment d’explication à son entreprise.

« Dès que j’ai gagné des sous, je me suis acheté une télé couleur. En 1980, j’ai fabriqué mon premier téléprojecteur avec une loupe. Je projetais des films chez moi. Ensuite, j’ai voulu mettre du relief. C’est comme ça que j’ai commencé à construire le moulin. La forme me plaisait bien. Et puis j’ai fait une salle des pirates à l’entrée. Ca ne me suffisait pas, alors j’ai fabriqué la poupe du bateau », résume-t-il.

La comparaison du Trogloscope avec le Futuroscope de Poitiers le flatterait presque si ce n’est un détail : « C’est trop la ville. J’aime pas la ville. »

Dans une semaine, après deux ans de travaux, Christian Curaudeau prendra enfin le temps de souffler. Jusqu’à sa prochaine inspiration. « L’année prochaine, si j’ai le temps, j’aimerais bien réaliser la maquette des grottes de Meschers. Et puis j’améliorerai aussi le film du moulin. »


Gironde (33). Ma ciste contre le Passager du vent

ciste.jpg L’aventure au bout du jardin, entre la murette en pierre et le rhododendron. Derrière la dune ou le long de la haie, face au château.Sans le savoir, vous marchez peut-être tout près d’un trésor. Un trésor qui n’a pas l’apparence d’un coffre en bois du XVIIe siècle laissant entrevoir des pièces d’or, mais celle d’une petite boîte en plastique, du genre Tupperware, contenant des objets sans valeur tels qu’un porte-clés, une figurine ou une bille. Ce que des milliers d’internautes dans le monde nomment une ciste.

Créé en 2002 par le mystérieux Max Valentin (1), qui n’a jamais révélé sa véritable identité, le site français Cistes.net met en ligne, chaque jour, des énigmes composées par des « cisteurs cacheurs » qui s’adressent à des « cisteurs trouveurs ». Près de 54 000 membres sont déjà inscrits, et la passion des cistes a conquis de nouveaux continents.

2 000 cistes dans la région. Dans le Sud-Ouest, de la Charente-Maritime aux Pyrénées, plus de 2 000 cistes attendent dans l’ombre la main tremblante d’émotion qui les mettra au jour. L’une d’elles, la ciste du Capitaine, a été déposée la semaine dernière par Céline Grenier, alias Sweetamanit, à l’ouest de la Gironde, spécialement pour les lecteurs de « Sud Ouest » dans un endroit que nous tiendrons secret (lire l’énigme ci-contre).

« Pour nous, les cisteurs, c’est une vraie chasse au trésor. La ciste a une grande valeur. J’ai découvert ce jeu par l’intermédiaire d’un ami, en octobre dernier. Ma première ciste, la plus belle, je l’ai trouvée en Crète, pendant mes vacances. Elle reposait dans un cadre superbe, au pied d’un olivier millénaire, l’un des trois plus gros de Grèce, qui a servi à tresser les couronnes des Jeux olympiques d’Athènes en 2004. »

D’abord chercheuse, Céline Grenier a vite pris goût à la composition d’énigmes. Elle a caché une bonne cinquantaine de cistes depuis six mois, de l’Aquitaine jusqu’à la Corse.

« Au gré de mes balades, si l’endroit me plaît, il m’arrive de déposer une boîte. Puis je fais des recherches à l’Office de tourisme et sur Internet pour écrire l’énigme. Chacun a ses spécialités et ses préférences. Mon but est de faire découvrir des sites insolites. C’est totalement subjectif », explique-t-elle.

L’éthique des cisteurs. Pour lire une énigme, tout nouveau chercheur doit d’abord s’inscrire sur Cistes.net et s’engager à respecter l’éthique des cisteurs.

« Il faut rester discret quand on arrive sur un spot, l’endroit où est cachée une ciste, pour ne pas attirer les regards. Quand on procède à l’échange d’un objet, pour prouver qu’on a trouvé la ciste, il faut l’enregistrer au plus vite sur le site Internet. Les objets périssables ou dangereux sont d’ailleurs à proscrire. Enfin, il faut toujours replacer la ciste au même endroit. Il n’y a rien de plus énervant qu’une ciste perdue ou pillée », peste Céline Grenier.

Les deux plus grands chercheurs en France affichent plus de 3 000 cistes à leur palmarès. Céline Grenier, modestement, en affiche 240.

En Gironde, nulle ciste ne résiste bien longtemps au Passager du vent, le chercheur le plus efficace et le plus rapide du Sud-Ouest, que les cacheurs aiment mettre au défi. Côté cache, les nombreuses énigmes de Scytale, féru d’histoire et d’architecture, remportent tous les suffrages.

« On discute ensemble via le forum de Cistes.net. Il y a un côté énigmatique, car personne ne connaît l’identité de l’autre. En avril dernier, j’ai invité plusieurs cisteurs à participer à un rallye sur le bassin d’Arcachon. On était une quinzaine, c’était très sympa. »

Le Passager du vent n’était pas de la fête, préférant se pencher sur de nouvelles énigmes. D’ailleurs, la ciste du Capitaine ne lui a pas résisté bien longtemps. Il l’a découverte en début de semaine. Saurez-vous la trouver vous aussi ?

(1) Max Valentin est célèbre en France et à l’étranger pour avoir créé, en 1993, la première grande chasse au trésor d’ampleur nationale, « Sur la trace de la Chouette d’or » (www.maxvalentin.com).

« Pour nous, les cisteurs, c’est une vraie chasse au trésor. Ma première ciste, la plus belle, je l’ai trouvée en Crète ».

Par Frédéric Zabalza

Villeneuve-sur-Lot (47). Ils parlent occitan, pourquoi patois ?

patois.jpgLa 33e Ecole occitane d’été, lancée lundi dernier, s’achève ce soir au lycée L’Oustal. On y a pris des cours de languedocien et de bourrée, planché sur la carte détaillée de l’Occitanie et chanté le « Se Canta ». Plongée à froid dans le bain linguistiqueCinc, quatre, tres, dos, un. « Tap tapat taparà, tap pas tapat taparà pas. » Ca veut dire à peu près : « Bouchon bouché, ça bouchera, bouchon pas bouché, ça ne bouchera pas. » Il faut le dire vite. Et le dire vite, c’est même le premier exercice du premier cours d’occitan languedocien pour débutants qu’a dispensé Carolina, lundi matin à 9 heures, en salle 112 du lycée L’Oustal de Villeneuve-sur-Lot.

Diluns, 13 d’Agost.

Devant la jeune enseignante toulousaine, une classe de dix élèves, dont quatre garçons de 15-17 ans qui ont l’habitude d’éteindre leur portable en entrant en classe, et des messieurs-dames un peu moins jeunes qui n’avaient pas de portable à l’époque où ils fréquentaient ce genre d’établissement. La date est écrite sur les feuillets simples perforés, grand format, grands carreaux : « Diluns, 13 d’Agost de 2007. »

Grande carcasse vidée de ses convoyeurs de cartables depuis les derniers examens, le lycée privé des métiers de la vie rurale s’est repeuplé cette semaine. Un peu plus de 150 occitanistes y dorment à l’internat ou dans les tentes plantées au pied des bâtiments, y traînent dans les couloirs en se disant « Adio ! Quo vai ? », courent à leur cours de limousin confirmé, de gascon débutant ou d’histoire de l’Occitanie, font leurs emplettes littéraires dans la librairie de l’Ecole, pour lire « Astérix a l’escola gallesa » à la récré ou « Elena », de Bernard Manciet, entre chien et loup.

L’Estanquet.

« Je viens ici tous les ans. C’est pour l’ambiance, les échanges, et parce que c’est le seul endroit où l’on ne peut parler qu’occitan pendant une semaine », accepte d’expliquer en français Domenge, ex-Francilienne aux cheveux tressés, installée en pays d’oc depuis quelques décennies. Une camarade de classe de Rambouillet vient depuis deux ans avec son mari et ses enfants, lesquels ont un programme d’activités pendant que les parents sont en cours. Elle sourit : « Avec mon mari, on a monté une association d’occitanistes dans le sud-ouest de la région parisienne. Pour l’instant, on n’est que deux ! Alors qu’ici, on est complètement immergés dans le bain linguistique. »

A l’interclasse, on boit et on chante à l’Estanquet. Le Lot-et- Garonnais Jan-Pèir Miner a composé un hymne de l’Escola occitana d’Estiu, qui se chante sur l’air basque de la « Pitxuri », avec une variante possible sur la bourrée « Ai vist lo lop ». Le refrain ne cache pas le fond antijacobin du milieu occitaniste : « Gardarem l’occitan contra Paris. »

Le ministre de la Culture.

Dans une semaine à vocation plutôt culturelle, linguistique et consensuelle, les tenants d’un occitanisme politique ont tout de même droit à un stand. Jaque Ressaire, président du Parti de la nation occitane (PNO), vend « Lou Lugar », l’organe de son parti, et quelques rêves autonomistes. Devant la carte de la future fédération occitane, dont les frontières sont dessinées au crayon à papier par-dessus celles des Etats d’aujourd’hui, il a accroché la bannière nationale : le drapeau rouge frappé de la croix des comtes de Toulouse et de l’étoile à sept branches du Félibrige de Frédéric Mistral.

Il expose au président de la « Diaspora occitane », qui demeure dans la Sarthe, une « proposition modélisée pour la Fédération des pays d’oc ». Elle fait de Bordeaux et Auch les capitales de la Gascogne, de Rodez et Bergerac celles de la Guyenne, de Périgueux et Limoges celles du Limousin. Et si les gens du Midi se sentent français ? « C’est une aliénation, le fruit d’une colonisation », rétorque Jaque Ressaire, qui est également ministre de la Culture dans le gouvernement provisoire occitan, proclamé au printemps dernier à Toulouse.

Par Nicolas Espitalier.

Soustons (40). Les Irlandais de Soustons descendent à Bayonne

rugby.jpg Ce soir, Pottoka doit gambader dans les trèfles. Le petit cheval basque, souriante mascotte de l’Aviron Bayonnais rugby, ne se promène jamais qu’à la tête d’un cortège d’allégresse et de chants, tous derrière, tous derrière, et lui devant. Les quelque 1 200 supporters irlandais attendus au stade Jean-Dauger, aujourd’hui, pour le match amical non officiel Aviron-Irlande, ignorent encore tout de l’animal pyrénéen. Du « Vino Griego », le chant têtu dont s’enivrent jusqu’à l’overdose ses admirateurs. De la fierté ombrageuse des Bayonnais, « meilleur public » du rugby français. Du vieux conflit de voisinage qui les unit à ceux d’à-côté, plus étroitement encore que n’importe quel jumelage.L’ambiance du Munster.

Nigel Osborne, lui, sait déjà tout ça. « La vraie équipe de la région, dit-il, c’est Bayonne et pas Biarritz. A Dublin, il y a quelques années, j’ai joué avec un Basque, Eric Olazabal, et il m’a tout expliqué… C’est vrai qu’en Irlande, le Biarritz Olympique est plus connu grâce à ses participations à la Coupe d’Europe, mais le club de Bayonne a derrière lui les spectateurs. J’y ai retrouvé la même ambiance qu’au stade du Munster, à Limerick, où le public est exceptionnel. »

Pour partager cette découverte, mardi après-midi, cet ancien joueur des Dublin Wanderers s’est présenté à la billetterie du club bayonnais et a acheté 145 places pour le match de ce jeudi.

Si le gros des troupes vertes atterrira dans la journée sur le tarmac de Biarritz-Parme, en provenance directe de Shannon ou de Dublin, Nigel et ses 144 compagnons de tribune arriveront en bus. Et seulement de Soustons, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Bayonne. Depuis huit ans, l’Irishman aux pectoraux d’acier a fait venir sur les installations du Centre nautique de la cité sud-landaise des milliers de jeunes rugbymen irlandais. « De l’équipe d’Irlande des moins de 20 ans, qui a réalisé au printemps dernier le grand chelem au Tournoi des Six-Nations, huit titulaires sont passés par Soustons quand ils avaient 15 ans », glisse ce Dublinois qui passe « quatre à cinq mois par an » dans le sud-ouest de la France.

Cours de français et de rugby.

Sur la seule année 2007, 900 garçons ont déjà travaillé leur technique rugbystique au bord du lac de Soustons. Cette semaine, Nigel Osborne encadre les stages de préparation d’avant-saison de deux équipes scolaires et un groupe d’élèves inscrits à son French Sports and Language Center : des 11-17 ans qui enchaînent chaque jour quatre heures de cours de français, quatre heures d’entraînement et quelques activités nautiques.

« La plupart ont déjà vu jouer l’équipe nationale irlandaise là-bas. Et nous avons fait venir des joueurs célèbres au centre, comme Brian O’Driscoll ou Gordon D’Arcy, ou encore des gens comme Abdel Benazzi et Richard Pool-Jones. Alors, c’est une chance supplémentaire d’avoir ce rendez-vous à Bayonne pour les voir jouer à quelques semaines de la Coupe du monde », souligne l’homme au nom d’alcool espagnol, qui reviendra « avec des copains » en septembre assister aux matches des Irlandais à Bordeaux contre la Géorgie et la Namibie.

« On battra la France ».

« Pour moi, l’Irlande battra la France dans le match de poule. Chez nous, on connaît déjà le nom des titulaires, alors que les Français en sont encore à chercher leur équipe type », juge Nigel Osborne. Ses jeunes protégés n’en pensent pas moins. Mark, 15 ans, ailier dans l’école dublinoise Saint Andrew, pense que l’Irlandais Hickie est le meilleur ailier du monde. Les Verts accéderont-ils aux quarts de finale ? « Definitely ! (C’est sûr !) » s’écrie Dylan, un flanker de 16 ans. Au bord du terrain d’entraînement, quelques parents en vacances à Labenne encourage les jeunes : « Come on, boys… » C’est poussif, lesdits boys devront faire mieux que ça, ce soir à Jean-Dauger, face au meilleur public de France.

Par Nicolas Espitalier.

Luxey (40). Relâche d’artistes sous la pinède


artsite.jpg Petite musique de la brise dans les branches, chant des cigales en stéréo, corps allongés au pied des arbres. Le temps s’arrête sous la pinède de Luxey, à la sortie du village, où sont accueillis avec toute la chaleur landaise les chanteurs, musiciens et comédiens de Musicalarue.Artistes de rue et têtes d’affiche se croisent le temps d’un café ou d’un interview à l’ombre des pins maritimes, où il est « interdit de mettre le feu», mais où il est chaudement recommandé d’enflammer les nombreuses scènes du festival.

Sortant d’une douce sieste, Philippe Bayle, musicien du jazzman girondin Pascal Lamige, s’étire dans la torpeur de l’après-midi. « C’est important de récupérer. J’ai joué tout à l’heure dans le village avec lui et lui », dit-il à voix basse en désignant ses deux compagnons de sommeil.

Répétition sous les pins.

Plus loin, Hélène, de la troupe bretonne Cirkatomic, en provenance du camping naturiste d’Arnaoutchot, à Vielle-sur-Gironde, déjeune en famille sur une table en bois. « On est très bien installés. Il y a juste un chien féroce dans le coin, mais il a disparu. Ca nous fait tout drôle d’être ici, on est loin de tout. Il n’y a même pas de ligne blanche sur la route ! » s’étonne-t-elle.

Avant de monter sur « la scène des peupliers », le guitariste Thierry « Titi » Robin répète avec son accordéoniste et son percussionniste sous une pluie d’aiguilles de pin, devant un parterre de petits chênes. « Je voulais un endroit calme pour répéter. Ici, c’est idéal. C’est très agréable, mais en même temps je reste concentré. J’ai envie d’être à la hauteur, il y a des gens qui viennent de loin pour nous voir », remarque-t-il.

« Ca sent bon ».

La pinède de Luxey a toutefois des vertus apaisantes que les grandes industries pharmaceutiques ne pourront jamais reproduire en laboratoire. Sorti un poil tendu de son concert landais lundi soir, le slameur Abd Al Malik a goûté le calme nocturne du site plus longtemps que prévu (une grosse demi-heure), avant de repartir sur les routes, totalement zen.

« Les artistes ont un circuit formaté, j’oserais dire plastique. Ici, il y a la sève, la résine de pin. C’est consistant, ça attache, ça sent bon. Tous ces gens de talent ont le temps de se rencontrer. Luxey n’a pas la pression des grands festivals », assure François Garrain, le président de Musicalarue.

Grégoire, chanteur des Têtes raides et du groupe Lombric, qui avait organisé aux Francofolies de La Rochelle une rencontre entre les ânes du Berry et les baudets de l’île de Ré, profite de ce moment de détente.

Vertus apaisantes.

« On sort de trois mois de marche avec les ânes, on les a laissés au repos, il n’y a que la charrette à Luxey », sourit-il, en surveillant ses enfants en train de jouer entre les pins. « C’est important de rester trois jours, ça nous permet de croiser des gens, de faire un peu plus que ce pourquoi on est là. »

C’est peut-être pour ses vertus apaisantes que certains artistes sont prêts à tout pour venir à Musicalarue. Comme le groupe Saint-Sauveur, parti en car de Montpellier il y a quelques années. Après une première panne, les musiciens avaient loué un autre car, qui rendit l’âme une centaine de kilomètres plus loin. Le taxi qu’ils prirent ensuite fut victime d’un accident. C’est finalement en ambulance que le groupe arriva à Luxey.

Par Frédéric Zabalza.

Pau (64). Intervilles réveille Basques et Béarnais

intervilles.jpg « Ce tampon qu’elle m’a mis ! La prochaine fois, je lui explose la gueule ! » Les genoux en sang, Jon (prononcez « Yon ») Oroz n’a pas perdu son humour. En bon Basque, ce jeune pompier n’a pas pu résister : il a sauté dans la petite arène sitôt le premier « top à la vachette ! » lancé par Olivier Alleman, l’arbitre d’Intervilles.Répétition ou pas, la vache à la robe fauve du Landais Jean-Pierre Labat n’a pas fait la différence. Mais Jon est plus têtu qu’elle. Il retourne de plus belle dans l’arène sous les encouragements de ses copains amusés.

Le mythe.

Le grand rendez-vous télévisuel estival a beau être un divertissement, une confrontation basco-béarnaise a toujours une saveur particulière. Le producteur de l’émission, Yves Launoy, sait d’ailleurs tirer sur les cordes sensibles pour chauffer les concurrents lorsqu’ils arrivent sur le plateau. « Vous faites partie du même département, non ? », ironise-t-il.

« Il n’y a pas de pression particulière », sourit un Luzien au physique d’ancien pilier de rugby. « Il ne faut pas qu’on perde, c’est tout. » « Ca entretient le mythe », ajoute sa voisine.

« On me bassine avec ça ».

Un mythe, rien que ça. A croire que l’opposition entre ces voisins pyrénéens remonte à l’Antiquité, bien avant l’invention du bérêt par les… Béarnais. Essoufflée après avoir joué le rôle d’un yo-yo au bout de deux élastiques à 15 mètres de hauteur, Hélène Vergé, originaire de Gan, ne prend pas en tout cas ce défi à la légère.

« Je suis d’autant plus motivée que j’ai travaillé à une époque dans une banque à Saint-Jean-de-Luz. Depuis que je sais que je vais jouer contre des Basques, on me bassine avec ça à la maison et au boulot. Tout le monde va m’encourager, sauf mon chef, qui est de Saint-Jean-de-Luz. » Dès le choix des capitaines de leur sélection, les deux villes n’ont pas fait dans la demi-mesure en nommant, à Pau, un ancien champion de France, le basketteur de l’Elan béarnais Frédéric Fauthoux, et un ex-champion du monde, côté basque, avec le pelotari Eric Irastorza.

« Il n’y a pas de rivalité, c’est un divertissement. Bien sûr, il y a toujours l’envie de gagner… » glisse Frédéric Fauthoux, en conseillant ses troupes, pendant que de jeunes rugbymen de la Section paloise plaisantent à quelques mètres : « On va sortir les casques à pointe ! »

Un arbitre bayonnais.

Patrick Lacoste, de Monassut-Audiracq, a l’habitude de défier les Basques : il joue à la pelote basque en trinquet. « Je pense qu’il n’y aura pas photo demain (ce soir) », murmure-t-il en riant à peine. « A la pelote, ils sont toujours numéro un. Là, c’est pas pareil, on va essayer de les prendre », prévient-il.

N’en déplaise aux Béarnais, le match entre Pau et Saint-Jean-de-Luz sera arbitré par un Bayonnais. « Je vais rassurer tout le monde : l’arbitrage sera le plus équitable possible », souligne Olivier Alleman. « Je suis très content qu’Intervilles revienne dans notre département. J’en suis un peu l’artisan. Ce sera une confrontation amicale et conviviale. Le derby basco-béarnais mettra un peu de piment. »

Jon Oroz n’en doute pas, qui s’est également frotté au jeu du chamelier, où l’on doit transporter deux seaux d’eau sur un tapis aussi instable que le golfe de Gascogne un jour de novembre. « Le but, c’est de s’amuser et de ne rien lâcher. De toute façon, les deux équipes se retrouveront à la fin pour boire un coup. »

Par Frédéric Zabalza.

Matha (17). « Nous sommes des fils d’étoile »

hippie.jpg « D’où vient le mot hippie ? Ça n’a rien à voir avec le hippisme ? » s’interrogeait hier, sans rire, un jeune homme au torse nu et aux dreadlocks qui descendent jusqu’aux omoplates.

Dur, dur d’expliquer aux nouvelles générations l’origine et le sens de la culture hippie, née dans les années soixante et célébrée jusqu’à dimanche à Matha, petite commune de la Charente-Maritime cernée par les champs moissonnés.

Depuis hier, autour d’une ancienne ferme, le « village Katmandou » a ouvert ses portes dans le cadre rural du 4e Festival hippie et écologique. Cheveux longs et idées folles s’y retrouvent pour écouter les musiques de l’époque en évoquant les plus belles heures du mouvement, avec ses messages subversifs, affichés à l’entrée : « Il est interdit d’interdire », « Faites l’amour, pas la guerre », « Les chiens ne sont pas acceptés ».

Le style deudeuche. Les 2 CV Citroën, elles, sont les bienvenues. Plusieurs dizaines de deudeuches, bariolées et décorées, sont arrivées dès jeudi soir des quatre coins du pays. « C’est en participant à un rassemblement de 2 CV en Corrèze qu’on a appris l’existence du Festival de Matha », expliquent Joseph et Muriel Arnace, marionnettistes originaires du Finistère, parents du petit Olowan, « né dans un tipi », et de Nastie, « née dans une cabane en bois ». « Nastie veut dire étoile en lapon. Olowan, c’est un nom sioux », explique Muriel, vêtue d’une longue robe violette, avec les lunettes rondes assorties, tandis que son mari, aux longues moustaches, porte un gilet par-dessus sa chemise. « On est habillés comme ça toute l’année », sourit l’épouse.

Le tipi déclencheur. Trop jeune pour avoir vécu l’âge d’or du Flower Power, le couple a choisi de vivre à la manière hippie sans se préoccuper des modes. « J’ai rencontré Muriel au lycée en 1978. Un jour, j’ai vu un tipi sur une plage, ça m’a rappelé un bouquin que j’avais lu tout gosse : “Comment vivre en Indien”. Ce tipi a déclenché plein de choses », raconte Joseph.

Aujourd’hui, la famille finistérienne sillonne les routes de France avec ses marionnettes. « On n’a pas connu le mouvement hippie, mais c’est un mode de vie qui nous plaît. Dès qu’il y a des rassemblements ou des festivals, on s’y rend. On plante notre tente et le tipi des enfants. On voyage partout comme ça », souligne Muriel.

Leur voisin de tente et de 2 CV, Claude Monnier, short en jeans et gilet orange, ne se revendique pas directement de la culture hippie. « Je suis un homme libre ! » clame le préretraité. « Je me suis sauvé du pensionnat, où j’étais enfermé depuis presque dix ans, à l’âge de 15 ans. Depuis, j’aime la liberté par-dessus tout. J’ai fait tous les métiers, je suis parti aux États-Unis, en Europe, en Afrique… Je suis complètement autonome et je bouge partout », assure-t-il en faisant visiter l’intérieur de la cabine de sa 2 CV incroyablement équipée, où ne manque que le billard.

« Arrivé à rien, mais tout seul ». « Les hippies, poursuit-il, je les ai beaucoup croisés. Je suis passé dans les communautés mais sans jamais m’intégrer. Comme disait Groucho Marx : “Je suis parti de rien, je suis arrivé à rien, mais tout seul !” » éclate-t-il de rire, en avouant ne pas savoir quel chemin il prendra lundi.

« Les jeunes, aujourd’hui, sont plus lucides mais aussi plus graves. Ils sont moins sereins et insouciants que nous », regrette Joseph. « Les raves sont pour moi dans la lignée du mouvement hippie, sauf qu’il n’y a pas cette notion de partage. Par contre, il y a quatre ans, au grand rassemblement altermondialiste du Larzac, j’ai vu un vrai mélange entre les 30 000 participants, comme à l’époque hippie, où il y avait des militants, des écolos, des libertins ou des spirituels. C’est ce mélange qui compte. Nous sommes tous des frères, des fils d’étoile, non ? »

« Les jeunes, aujourd’hui, sont plus lucides mais aussi plus graves. Ils sont moins sereins et insouciants que nous »

Fleurance (32). Le grand torticolis des gens d’en bas

hameaudesetoiles.jpg A minuit pile, il reste une vingtaine d’Ewoks en anorak. Dans une procession de murmures joyeux, ils glissent autour d’un tube blanc pointé vers quelque sourde lumière. Leurs visages, tournés vers le ciel pendant deux heures dans un dôme d’observation, sont préparés à regarder l’infini dans le blanc des yeux mais, dehors, on ne les distingue plus. Car il fait plus noir encore sur la colline gersoise, où est posé le Hameau des Etoiles, que dans les profondeurs imaginaires de la lune forestière d’Endor.« Ca fait des frissons. C’est vrai que, déjà, il ne fait pas très chaud. Mais ça vient d’autre chose », chuchote Antoine. Il a 14 ans, il vient d’un village posé là où l’horizon, le Maine-et-Loire et la Mayenne, ont une frontière commune. « Il se régale. Depuis qu’on est là, il plane ! » commente à côté de lui, dans l’obscurité, une voix enjouée. Celle de sa grand-mère, Nicole : « On est venus passer la semaine au Festival d’astronomie de Fleurance exprès pour lui. Ses professeurs au collège l’encouragent à s’engager dans cette voie, il est passionné. » Lui, il repère deux étoiles filantes.

« Et moi, enchaîne Nicole, c’est un pur hasard, mais il se trouve que je suis allée, toute petite, à l’école ici. Grâce à un panneau publicitaire à l’entrée de Fleurance, avec le nom de son frère qui est devenu artisan, j’ai retrouvé une copine de l’époque et on s’est revues. C’est incroyable… » Antoine n’a pas décroché les yeux du ciel. Il la coupe, tout à sa réflexion : « On se dit qu’on est tout petit dans cet univers. Il y a tellement de questions sans réponses, et des réponses qui amènent d’autres questions. »

Jupiter en joue.

Près du tube blanc, en l’occurrence un télescope de 40 centimètres de diamètre, Thierry dirige la sarabande des Ewoks. Animateur dans le milieu astronomique depuis plus de quinze ans, il cherche dans la géographie stellaire la planète Jupiter ou l’amas globulaire M13, les met en joue au bout du canon, invite les observateurs à s’intéresser, l’oeil collé à la lunette, à ces tâches blanches qui constellent le plafond. Il éclaire discrètement sa montre. « Tiens, dans trois minutes, il sera minuit trente-six : si tout va bien, la navette Endeavour va décoller de cap Canaveral, en Floride. »

Sous la voûte naturelle posée comme une cloche à fromage sur la verte Lomagne, Antoine assure n’avoir « jamais vu autant d’étoiles, car le site est parfait ». Seule « pollution lumineuse », les réverbères d’Auch et d’Agen font deux faibles halos, un peu au sud et un peu au nord. Dans le groupe des couche-tard et regarde-loin, il y a une équipe de fillettes sages et un garçon de 7 ans qui sait déjà beaucoup de choses, plusieurs adolescents habités précocement par le souci des cieux et des parents qui les suivent.

Le cadeau du brevet.

« Etre ici, c’est son cadeau du brevet », glisse Christiane. « On ne part pas en vacances comme ça tous les ans », renchérit Christian. Entre leurs deux silhouettes, la jeune voix de Quentin, leur fils de 14 ans et demi, s’indigne : « Ah non ! on avait dit que ce n’était pas le cadeau du brevet ! » La famille est venue de Nice, à mi-chemin entre Florence, dans la Toscane originale, et Fleurance, dans sa version gasconne. « La prochaine fois, ce sera pour ton bac », sourient les parents.

Pour l’épreuve de philo, dans trois ans, Quentin a déjà de l’avance : il n’a raté aucune conférence de la semaine, se frottant aux rugueux thèmes communs à la métaphysique et à l’astronomie : « Existe-t-il plusieurs temps ? », « Est-il vrai que le temps passe ? » A 1 h 30, après avoir montré la nébuleuse du Cygne à un Parisien et à son fils, Thierry, l’animateur, range le télescope dans un hangar, à la verticale d’Altaïr. La bande originale de sa solitude descend tout droit de la constellation du Grillon, dans le pré d’à côté. A notre échelle, on dirait que le temps passe.



Par Nicolas Espitalier.