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Bordeaux-Villenave-d’Ornon (33). “L’autre carrière de Javier Ochoa”

velo.jpgPyrénées de juillet, sommets grouillants de ferveur. Marie-Blanque, Aubisque, Soulor. Et cette montée solitaire sur Hautacam, le tracé zigzagant d’un sillon parmi les hommes et les drapeaux. Au bout du col, les bras levés et 42 secondes préservées sur l’Histoire en marche. Le 10 juillet 2000, Javier Ochoa, un Basque de 26 ans, échappait de justesse au retour de Lance Armstrong, lancé à la conquête du deuxième de ses sept Tours de France victorieux. Le champion américain avait distancé tous ses rivaux et rattrapé un à un tous les échappés du matin. Tous, sauf un. Ochoa remportait ce jour-là la plus belle victoire de sa carrière de cycliste professionnel. La dernière.

Aucun souvenir.

« J’ai perdu une partie de ma mémoire. Tout ce qui concerne les événements survenus dans les années précédant l’accident… Ma victoire à Hautacam, on me l’a racontée. Ma mère, qui n’avait pas pu venir, l’avait enregistrée. Et c’est seulement de la vidéo que je me souviens. » Javier Ochoa sait qu’il s’est échappé entre Dax et Lourdes avec le Français Jacky Durand et le Belge Nico Mattan, que l’équipe américaine de Lance Armstrong ne s’est pas inquiétée. Qu’il possédait dix minutes d’avance sur le « Boss » avant la dernière ascension, et enfin, cette quarantaine de secondes sur la ligne d’arrivée, une poignée de pépites taillées dans le roc du temps.

Mais Javier Ochoa ne se rappelle rien de tangible de son jour de gloire. Pas une émotion, pas un bruit qui ne lui ait été rendu par un téléviseur. Plus rien depuis le 15 février 2001. Il récite cette phrase trop pleine, trop vide, qu’il a apprivoisée au point d’en faire la porte d’entrée de toute conversation : « Je m’entraînais avec mon frère jumeau, Ricardo, sur une route de la région de Valence, en Espagne. Un monsieur nous a fauchés au volant de sa voiture. Mon frère est mort sur le coup. Moi, j’ai été dans le coma pendant des jours, puis j’ai fait un an et demi de rééducation. »

« Un demi-fils ».

Dans les tribunes du stade vélodrome de Bordeaux, où « Javi » vit ces jours-ci un épisode de sa nouvelle vie de cycliste handisport, sa maman, Maria, témoigne. « Je ne dis pas ça parce que c’est mon fils, mais il était jeune et il avait des capacités exceptionnelles. A l’époque, il n’était qu’équipier, se sacrifiait pour ses leaders et, malgré cela, il commençait à avoir des résultats. Il aurait pu faire une grande carrière », estime-t-elle. Elle sort de son portefeuille un portrait de feu Ricardo, le jumeau, l’absent, qui sourit aussi sur le médaillon accroché à son cou. « Son frère, on ne lui a jamais donné sa chance dans les grandes courses. C’était le même. »

L’entraîneur actuel de Javier Ochoa, Vicente Natividad, raconte : « Sur le tour 2001, il n’aurait plus été le gregario d’Escartin, Heras et Botero, les leaders de la Kelme, son équipe. Ils auraient couru pour lui. » Dans un sourire sans tristesse, Javier reprend : « Mon père a coutume de dire qu’il avait trois fils et qu’il n’a plus qu’un fils et demi. Le fils, c’est notre frère aîné. Le demi, c’est moi. » Les séquelles physiques de l’accident (une côte brisée a touché son poumon gauche) sont à peu près dépassées, mais l’ancien pro est atteint d’une infirmité motrice cérébrale, qui affecte son équilibre, sa mémoire et une partie de ses capacités intellectuelles. Déclaré handicapé à 66 % par l’administration espagnole, l’enfant de Bilbao vit à Màlaga, d’une pension à vie.

Médailles.

Mais il a repris le dessus. En 2003, Javier Ochoa a repris la bicyclette pour une épreuve de cyclisme adapté puis, une semaine après, a fini second du championnat d’Espagne. Des championnats d’Europe de Prague en 2003 aux Mondiaux suisses de 2006, en passant par les JO d’Athènes 2004, il s’est forgé un palmarès parmi les invalides, accumulant l’or et l’argent sur les étagères de Maria. « J’ai l’impression qu’il poursuit sa carrière d’avant sous une autre forme. C’est peut-être plus courageux, ce que font ces sportifs handicapés. Et je pense que son jumeau est quelque part et qu’il l’aide à gagner. »

A chaque évocation de Ricardo, Javier fait un sourire de frère, comme absorbé par un souvenir bien antérieur à l’accident. Un souvenir d’enfance, quand les deux garçons admiraient Fignon, LeMond et Delgado à la télévision.

Par Nicolas Espitalier.

Perigueux et Trélissac (24). Espace des tentes pour cyclotouristes

cyclocamping.jpg Entre la rue Salvador-Allende et le concessionnaire Peugeot, la France est un puzzle de 13 hectares sur un champ de maïs en jachère. La Champagne s’y trouve à l’ouest de la buvette, sous le logo sang et or du Club cyclotouriste rémois. La Bretagne, même à l’est, reste identifiable à son « Gwenn ha du », la bannière blanche et noire aux mouchetures d’hermine, plantée en plusieurs exemplaires au-dessus des tentes par les sociétaires du club de Saint-Gilles, à côté de Rennes. Aux hampes des drapeaux, en plus des fiertés locales et des couleurs identitaires, on attache des milliers de vélos.La Haute-Patate.

Le « camping nø 1 », situé à Trélissac, est le plus gros dortoir de la Semaine fédérale cyclotouriste. Il réunit chaque nuit 4 000 des 15 000 sportifs amateurs qui passent leurs journées sur les routes de Dordogne. La géographie désordonnée de ce pays provisoire est celle des plaques minéralogiques et des accents régionaux. « Nous, on est d’la Haute-Patate », commence Roland, immatriculé 70 (la Haute-Saône, donc), qui roule huit heures par jour, les « r » et jamais des mécaniques.

« Le vélo, c’est une saine distraction. Je vois plein de gens qui s’ennuient et je me dis que s’ils faisaient du vélo, eh bien, ils ne s’ennuieraient pas », avance ce retraité de 64 ans. Il en fait presque dix de moins. Il a laissé un doigt et cotisé ce qu’il faut de trimestres dans la menuiserie. « Maintenant, je collectionne les cols », reprend-il. Cette semaine, il grimpe ce que le Périgord vallonné propose de mieux en la matière. Rien de bien alpestre, certes : le point culminant du département ne s’élève qu’à 478 mètres, sur la branche la plus haute de l’arbre le plus haut de la forêt de Vieillecour.

Le « col » d’Atur.

« Moi qui suis habitué aux grands cols, ça me semble accessible », se marre Roland en évocant ce que les Périgourdins appellent le « col » d’Atur, dénivelé casse-pattes près de Périgueux, Tourmalet light des autochtones. Mardi, les cyclos ayant opté pour le plus grand circuit du jour ont dévalé à contre-sens la côte de Vergt. « Ca descendait pas mal par là, ça doit être quelque chose en montée ? », s’interroge Roland, en caressant la carte routière.

Bien vu, Roland : c’est dans ce remous fraisicole qu’un soir d’été, un Navarrais aux capacités pulmonaires de 7,8 litres avait pris définitivement le maillot jaune du Tour de France 1994. L’étape reliait Périgueux à Bergerac, le vainqueur s’appelait Miguel Indurain. Or, la veille, à Trélissac, pour l’arrivée du Tour au pays du foie gras, l’étape avait été remportée par un certain Bo Hamburger. O, ingratitude, ô oublieuse mémoire du cyclotouriste, qui refuse de charger ses sacoches de nostalgie : treize ans après, sur la même commune, il ne rend pas l’ombre d’un hommage au Danois si bien nommé, et mange de l’anchaud de porc et du haricot-couenne sous chapiteau.

Scottish et gigouillettes.

« On fait 430 couverts tous les soirs. C’est tellement sympa que les bénévoles en redemandent », sourient Laurence Liangeaud et Nicolas Herpin, les deux responsables associatifs qui ont pris l’initative d’encadrer le camping nø 1. « On est accueillis dans une ambiance exceptionnelle », jugent Joël et Michèle, du très voyant club de Reims. Le terrain est prêté par la mairie et les 80 bénévoles, essentiellement issus des services de la Ville de Trélissac, s’y activent nuit et jour.

« Je bosse de 6 heures à 13 h 15 le matin, je me repose un peu et je viens bosser ici », précise Sébastien, derrière le comptoir de la buvette. Christian, un retraité normand, y raconte comment il devint tétraplégique pour plusieurs mois, à 30 ans, après une chute d’alpinisme. Comment il a trouvé dans le vélo la meilleure des rééducations. A côté de lui, un musicien est monté sur scène et enchaîne à l’accordéon des danses bretonnes, scottish et gigouillettes, pour faire danser la délégation d’Ille-et-Vilaine. La journée, ils ont des jambes épilées et des casques profilés. Le soir, les guibolles endiablées et des chapeaux ronds.

Par Nicolas Espitalier.

Reportage photos : amoureux de la petite Reine

Ne cherchez pas Bernard Labourdette cet après-midi à la montée de l’Aubisque, il préfèrera attendre les coureurs du Tour de France dans un autre endroit, plus calme. “J’irai au col de Marie-Blanque”, confie-t-il.

Pour lui, l’édition 2007 est déjà jouée : Rassmussen portera le maillot jaune à Paris. Mais un autre coureur attire son attention. “Il est bon ce Contador. C’est un futur grand”, annonce-t-il, en louant les qualités de grimpeur du coureur espagnol. Le cyclisme moderne ne lui déplaît pas. Mais il déplore les “affaires” qui salissent ce sport depuis plusieurs années.

“Ca va trop loin, il faut respecter les coureurs”, affirme-t-il, en ajoutant que “moi, j’étais propre, je ne prenais même pas de vitamine. Juste du café au lait ! Mon truc, c’était de bien dormir, d’avoir un bon coup de fourchette et de bien faire mon métier.”

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Reportage photos de Guillaume Bonnaud.

25 juillet 2007 - Aucun commentaire
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Le jour de gloire de Labourdette

velo02.jpg « Le jour où j’ai planté le Cannibale. » Si, à l’instar de nombreux sportifs à la retraite, Bernard Labourdette avait dû écrire _ ou cosigner _ son autobiographie, il aurait pu choisir ce titre. Mais le Béarnais, fils de paysans de Lurbe-Saint-Christau, paysan lui-même jusqu’à l’adolescence, cultive la fierté des humbles. Celle qui consiste à se satisfaire d’un travail bien fait sans chercher à épater les autres, même si ce travail l’a conduit à côtoyer des champions cyclistes de légende, notamment Eddy Merckx, dit le Cannibale.

En 1971, lors de la 16e étape entre Luchon et Gourette, le Belge passait, pour une fois, la ligne d’arrivée en deuxième position, derrière Bernard Labourdette (1). C’était un 14 juillet, et le coureur français remportait là sa première et dernière victoire dans une étape du Tour de France. Qui plus est, la seule arrivée de l’histoire de la Grande Boucle à Gourette.

La troisième attaque.

« Il faisait un orage terrible », gronde Bernard Labourdette, dont les « r » roulent avec la force d’une chute de pierres le long du pic d’Ossau. « Une personne avait été foudroyée », se souvient-il, lui qui, ce jour-là, était touché par la grâce.

Deux jours avant, dans la descente du col de Mente, son ami et leader Luis Ocaña avait chuté. Blessé, il avait abandonné son équipe Bic et le maillot jaune. Le lendemain, à Luchon, Eddy Merckx avait refusé d’enfiler la tunique or. « On savait qu’il allait vite reprendre le maillot jaune, se rappelle Bernard Labourdette. Cette étape était dure, on devait franchir les cols de Peyresourde, d’Aspin, le Tourmalet, le Soulor et l’Aubisque. Jusqu’au Tourmalet, j’étais dans un petit groupe, derrière les hommes de tête, dont Merckx et Lucien Van Impe. On s’est regroupés à Argelès-Gazost. Puis j’ai placé une attaque dans la montée du Soulor. Merckx et Van Impe m’ont repris. J’en ai placé deux autres, et la troisième a été la bonne. J’ai passé seul le col du Soulor, puis l’Aubisque. On n’y voyait plus rien à cause de l’orage. J’avais mal aux jambes mais je me sentais des ailes. »

L’ami Ocaña.

Ironie de l’histoire, Bernard Labourdette allait connaître son heure de gloire à quelques kilomètres de son village natal, Lurbe-Saint-Christau, où il avait donné ses premiers coups de pédale sur un vélo sans pneus et sans freins, « avant d’aller traire les vaches ». « Sans le vélo, je n’aurais jamais vécu toutes ces choses », assure-t-il. Car la carrière de Bernard Labourdette ne peut se résumer à une victoire d’étape. Ce serait oublier qu’à 21 ans, il fut remarqué par Antonin Magne, dit Blouse blanche, directeur sportif des cycles Mercier, l’équipe de Raymond Poulidor. Et à 22 ans, alors qu’il venait juste de signer chez les pros, il termina 22e de son premier Tour de France. En 1971, son meilleur cru, il finit 8e, participa au championnat du monde et remporta une étape du Dauphiné libéré… devant Merckx.

L’un de ses plus beaux souvenirs reste la victoire d’Ocaña dans le Tour, en 1973. « C’est un plaisir différent, collectif. On avait gagné deux fois la casquette jaune du meilleur classement par équipe, ça comptait à cette époque. J’étais surtout heureux pour Luis », confie-t-il en repensant au coureur espagnol (2) qu’il connaissait depuis l’âge de 17 ans et avec qui il faisait chambre commune.

« Comme un cadet ».

De ses huit Tours de France, Bernard Labourdette n’a gardé que des maillots, des fanions, ainsi que d’innombrables articles et photographies. « Il continue de recevoir des lettres, venant même de Belgique », souligne Jeanine, son épouse. C’est à peine s’il montre de l’amertume en évoquant sa fin de carrière. « En 1976, Bic s’est retiré. On s’est tous retrouvés au chômage. J’ai fait encore quatre années en amateur, puis je suis rentré chez Messier, où l’on construisait des trains d’atterrissage. J’étais content, j’avais du boulot. » A 60 ans, ce paisible retraité fuit la foule et les mondanités. Remis d’une lourde opération à l’estomac l’an dernier, il a repris le vélo et entretient régulièrement ses muscles fins et nerveux de cycliste. « C’est ma passion, je suis comme un cadet », sourit-il. Quant au gain de la victoire à Gourette « 1 200 francs à partager au sein de l’équipe » , autant dire qu’il n’en reste rien.

Par Frédéric Zabalza

25 juillet 2007 - Aucun commentaire
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