Mirande (32). Les héros inconnus de « Dallas », saison 14
« Je les entend encore, quand ils s’engueulaient dans la série. Et là, ils sont ensemble, juste devant moi. C’est puissant ! Je revois tout “Dallas” qui défile dans ma tête… » Bobby et Sue Ellen saluent la foule, Pierre grignote leurs gestes en tout petits pixels avec son Caméscope. Cette soirée, c’est son oeuvre : six mois de travail lui ont permis d’être, ici et maintenant, à portée de bras de la famille Ewing. Les héros de « Dallas » viennent de se frayer un chemin dans la foule du festival de Mirande pour atteindre leur table réservée. Or, celle-ci se trouve juste à côté d’un emplacement en or, trois tables négociées par Pierre pour le compte du Fan-Club de « Dallas ».
Culte cathodique.
22 membres de l’association ont fait le déplacement en provenance de toute la France, d’Espagne et du Canada. Ils sont aux premières loges lorsque, dans le fiévreux vacarme du samedi soir, cinq des acteurs principaux de la célébrissime série américaine se hissent sur l’estrade où leur couvert est dressé. Patrick Duffy, Bobby dans la série, esquisse un pas de danse. Il se réapproprie le monopole de son prénom, hurlé par des voix de filles, qu’un chanteur français sans vergogne a failli lui disputer dans les années 1990. Il exhibe son badge franco-américain, fait des bonjours à tour de bras, tend l’oreille, rigole, charme. « Patriiiick ! »
Stéphanie, une Girondine de 34 ans, ne crie pas, refuse de se comporter comme une groupie. Mais elle est là, au premier rang. Dans l’hémisphère Midwest de son cerveau est rangé le souvenir précis des treize saisons de « Dallas », vues et revues « trois fois chacune ». Alors, quand Bobby se penche au-dessus de la barrière et prend la main de Stéphanie, « pendant quinze secondes », il se passe quelque chose que les téléspectateurs sans coeur ni mémoire, les infidèles du culte cathodique, ne comprendront sans doute jamais. Il s’agit là d’un séisme dans les entrailles, d’un hommage rendu à l’enfance.
Amis sur Internet.
« J’avais 8 ans quand je regardais “Dallas” avec ma mère et mon frère. Mon père ne voulait pas regarder, alors, parfois, avant “Dallas”, c’était “Dallas” ! Bobby, ça a été mon premier amoureux télévisuel. Avec Pam, ils formaient un couple romantique, un idéal qui me faisait rêver », expliquait, quelques heures avant que Patrick Duffy ne saisisse son bras tendu, cette jeune mère d’un premier enfant, enceinte de cinq mois du second. Son mari, Benoît, avec qui elle tient une pizzeria à Cestas, l’a encouragée à faire le trajet à Mirande dans l’espoir de trinquer avec la petite téléspectatrice qu’elle fut dans les années 1980. Pour assister, aussi, à la première rencontre des membres du fan-club, qui se parlaient depuis un an par Internet mais ne s’étaient jamais vus.
« En fait, on se connaît déjà bien de caractère », remarque Stéphanie, connue des habitués du site sous le pseudo Pambobby. Virginie, venue de Royan, se fait appeler Lucy sur le Web. « Ici, sourit-elle, je réponds aux deux prénoms ! » Les autres sont là : le grand organisateur, Pierre, c’est Cam; la sexagénaire québécoise, Gabby, c’est Gab. Celle qui signe Serena confie exercer une profession intellectuelle, « et même intello chiante ». Elle est une « ewingologue » exigeante. « Vous savez », se défend-elle par anticipation, « on peut facilement se moquer de nous. Mais je vais vous dire : “Dallas”, c’est ma madeleine de Proust, ça me rappelle quand j’étais petite, voilà. »
Le verre de JR.
Serena n’obtiendra pas dans l’immédiat l’entretien rêvé avec Larry Hagman, homme figé de 76 ans qui n’en finit plus d’être JR. Virginie « Lucy », elle, a reçu une mignonnette de floc de Gascogne de la main même de Steve Kanaly, l’homme qui campait Ray Krebbs. Fifi, le costaud auvergnat, a récupéré la cannette et le verre de Larry Hagman. Stéphanie « Pambobby » a ramené à Cestas la bouteille de champagne ouverte sous les vivats par Patrick Duffy juste avant le dessert. Et, plus fort encore, Linda Gray (Sue Ellen) a aujourd’hui sur son appareil photo numérique le cliché de toute la bande du fan-club brandissant pour elle un tee-shirt à la gloire de « Dallas ».

