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Et n’oubliez pas la fête des paires ! (Dax - 40)

Seulement appréciés dans l’assiette de quelques privilégiés très discrets, les testicules de toros de combat s’évaporent aussitôt la bête vaincue. Pendant la feria, le commun des aficionados se conselera des ” criadillas ” en consommant des steaks, des rôtis et, surtout, de la daube.

dax couilles de toroSouhaitons d’abord à Juan Bautista qu’il sorte ce soir des arènes de Dax avec les oreilles et la queue de son adversaire. Mais, de grâce, s’il veut éviter d’être à son tour mis à mort, que, surtout, jamais le matador ne touche aux valseuses de l’animal.
Il est ainsi de l’or en berlingots dans la culotte du toro. Denrée d’autant plus rare que la bête féroce n’en porte, hélas ! que deux en sautoir, ses testicules restent le Graal estival d’une poignée d’aficionados au bec fin. Panées ou persillées, ces précieuses sont d’ailleurs si peu ridicules dans l’assiette qu’on se les arrache en douce à même le sol des arènes. Car si le brave, sitôt vaincu, est évacué vers l’abattoir, afin d’y subir une résurrection bouchère, très prisée elle aussi, il est exceptionnel, en revanche, que les bijoux de famille ne soient pas dérobés en chemin par ses proches. « En fait, la plupart du temps, ils sont discrètement coupés par un boucher, avant même que le toro soit chargé dans le camion », avoue un intime. « On en fait ensuite profiter les copains, c’est tellement difficile à trouver, ces couilles de toro. » Ne dit-on pas d’ailleurs que les couilles de toro ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval, fût-il celui du picador ?
Marquons une pause. Même si tout le petit monde des ferias appelle une couille de toro, « une couille de toro », c’était ici la dernière fois - c’est promis - que nous appelions une couille, « une couille ».
Passons plutôt à table. « Ce n’est pas le meilleur truc du monde, mais puisque tu n’en trouves nulle part, c’est un privilège que d’en goûter une fois par an », reconnaît André-Marc Dubos, le rédacteur en chef de « Toromag ». Souvent au menu en Espagne, les fameuses « criadillas » sont, à l’inverse, totalement absentes de la carte des restaurateurs français. « C’est logique, ça serait forcément du marché noir. » Le cours des bourses restera donc clandestin. « Ça ne vaut pas les rognons d’agneau, mais c’est très bon quand même. Elles ne se ressemblent pas toutes ; comme chez l’homme, certaines pendent plus que d’autres mais, une fois pelé, chaque testicule est gros comme un œuf d’oie. » De nobles parties qui tiennent ainsi dans la main, avant de fondre dans la bouche, pour peu que l’on prenne soin de les découper en tranches, sans qu’il soit toutefois nécessaire d’en laisser une tomber dans le potage, comme le prétend la légende (voir recette ci-contre). Certes plus nourrissants que les noyaux de l’agneau, les pruneaux de toro ne seront cependant qu’une grosse centaine à être prélevés pendant la feria de Dax. Pas de quoi, donc, nourrir 700 000 festayres affamés. Alors, si tout est bon dans le cochon, le reste de l’anatomie du cornu vaut-elle un Big Mac ?
Franchissons la porte de la boucherie Aimé, où trois générations déjà y ont taillé la bavette de toro. « C’est plus sauvage, moins persillé et plus ferme que le bœuf, et c’est d’abord par tradition que les gens d’ici en mangent, comme la dinde à Noël », raconte Cathy Aimé. « Notre bœuf de Chalosse, par exemple, doit faisander au moins trois semaines, pour le toro de combat huit jours suffisent. Les bêtes proposées aujourd’hui en rôtis, filets ou entrecôtes viennent des Fêtes de Mont-de-Marsan et d’Orthez, la semaine prochaine nous aurons celles de Dax. »
Mais entre les lignes et ses côtes, il faudra bien finir par lire que le toro de compétition n’est parfois guère plus tendre dans la marmite qu’au combat. A-t-on d’ailleurs jamais vu une tribu cannibale se régaler d’un sprinteur olympique ? C’est en daube, en revanche, que le fauve est le mieux dompté. Oignons, carottes, vin rouge et aromates, pour à peine 10 euros le kilo. Nous ne saurions enfin trop conseiller aux inconditionnels des hum ! hum ! en or de ne point céder à la tentation du braconnage. Gardez plutôt votre chiffon rouge pour aller à la pêche au batracien. Même si les roupettes de la grenouille ne se feront jamais aussi grosses que celles d’un bœuf, au moins la partie ne vous sera pas fatale.

Légende de la photo : Boucherie Aimé. Puisque votre demande de bourses a peu de chance d’être acceptée, goûtez la daube de toro Photo Philippe Salvat

Sylvain Cottin

L’ado torero face à l’ado toro (Mont-de-Marsan - 40)

dufauPhoto Pascal Bats

A 17ans, Thomas Dufau est torero, encore novice mais avec une pratique assez longue de l’arène et de ses dangers. Encorné à Pâques, il ne lâche pas son rêve d’être un fier matador, malgré l’engagement quasi monacal que cela demande à sa jeunesse…

A l’âge des amours ludiques et des dance-floors tectoniques, Thomas Dufau zigouille des toros. Il a choisi l’arène plutôt que le rugby ou le bronzage. Hier matin, il a entamé son dix-septième été en toréant son vingt-huitième taureau. Il était brun, cornes baladeuses et soubresauts ; 2 ans, un ado aussi. L’ado torero est entré à l’école taurine à 12 ans. Là, il est novice (novillero) et torée des toros de 2 ans ; viendront les 3 ans, puis les 4 et 5 ans s’il devient matador (professionnel, à 18 ans minimum). Thomas est coaché par Richard Millian, matador retiré devenu « apoderado », mi-coach, mi-imprésario. Millian dit d’un jeune torero qu’il est « comme un fruit », qu’il devient matador quand il sera « mûr pour être un homme », puisque la tauromachie a tout à voir avec l’initiatique chemin de l’enfance vers son incarnation plus solide.

Dans l’arène, Thomas est de la catégorie des toreros hiératiques, visage cadenassé, art réservé, technicien ; capable de très belles choses, selon le toro. Hier, c’était joli, parfois osé, parfois brouillon. Il aime ce rôle d’« artiste » emphatique, gestuelle suave, exagérément cambrée et la fierté devant la foule. Sinon, c’est un ado doux, sympa. Il aime les pizzas, les copains, les copines, et aller au ciné.

« C’est un sacerdoce », exagère Richard Millian, très maître Jedi, qui professe que « tomber amoureux d’une petite » est le grand danger du jeune. On comprend mieux son côté sage et philosophe, mature, même s’il tempère en aparté l’aspect monacal du métier. D’ailleurs, ses rêves sont en accord avec ceux de son âge : « Être différent, sortir de l’ordinaire. »

« Super homme ». Le petit homme se destine à être « super homme », comme dit Richard Millian des toreros. Dans leur costume moulant, ils ont le super pouvoir de « faire pétiller les yeux des filles et faire vibrer les hommes ». Être torero, « c’est un état », explique Thomas, « ce n’est pas que dans l’arène » revêtu de l’habit de lumière - le sien est bordeaux, brodé d’or. Un « choix de vie », depuis l’âge de 6 ans, une course à Villeneuve-de-Marsan. Le maestro Manolo Cortes s’habillait et s’entraînait à côté de chez Thomas, frappé par son charisme et « la magie qu’il dégage ». « Comme si un fan de foot regardait Zizou. » Il annonce son projet de devenir torero, que ses parents acceptent, persuadés qu’il se lassera avant de croiser des cornes. Maintenant, ils tremblent souvent.

À Pâques, un toro lui a planté ses 40 cm au sommet de la cuisse, l’a soulevé et fait tourner dans un geyser de sang. Thomas aurait pu perdre sa virilité ou la vie. Il dit surtout craindre le handicap. À l’hôpital, ses parents lui ont demandé de réfléchir. Il n’a pas hésité, et a retoréé 15 jours plus tard. La prochaine fois, il veut se relever malgré le sang et le mal, et finir sa corrida comme il a vu faire ses héros. Il a un côté chevalier valeureux, comme ça. La mort ? « On le sait, on essaye d’y penser le moins possible. » Il vibre depuis le début, en « capea » face à une vache fraîche. Jusqu’au « grand jour » de l’habit de lumière, et celui où il a enfin donné la mort, il y a moins d’un an (c’est interdit jusqu’à 16 ans). Le face-à-face dans l’arène, « le moment qu’on attend le plus », car il n’y a pas de répétition à l’entraînement (ça coûte, un toro). Il n’a pas de mot pour quand le toro débarque sur la piste, la rumeur de l’arène, le regard du monstre. Apprécier son galbe et sa force, adapter son rythme, ses distances : « On est dans une bulle. » Il aime autant la (relative) « douceur » d’une faena que la « brutalité » de la mise à mort. Une sorte de « conversation » où l’animal devient « un compagnon ». Tragique opéra des paradoxes, machos déguisés en filles ; toros adulés mais embrochés… Le doux Thomas se transforme à ce moment où il intime l’ordre au toro, blessé, de s’effondrer. Visage profondément colérique. « Il y a de la haine », dit-il, à cet instant. Il entre en première année de bac pro à Aire-sur-Adour, et parfait son espagnol, langue obligée. Cette saison, il a coupé 29 oreilles, ce qui est un beau score. Thomas sera « matador », jure Millian. Il savoure le mot, avec un frisson.

Thomas Dufau, à voir dimanche à Tyrosse, et en août à Riscle (le 2), Villeneuve-de-Marsan (le 5), Malaga, en Espagne (le 7) ou encore à Bayonne (le 10).

Par Adrien Vergnolle

Bordeaux-Villenave-d’Ornon (33). “L’autre carrière de Javier Ochoa”

velo.jpgPyrénées de juillet, sommets grouillants de ferveur. Marie-Blanque, Aubisque, Soulor. Et cette montée solitaire sur Hautacam, le tracé zigzagant d’un sillon parmi les hommes et les drapeaux. Au bout du col, les bras levés et 42 secondes préservées sur l’Histoire en marche. Le 10 juillet 2000, Javier Ochoa, un Basque de 26 ans, échappait de justesse au retour de Lance Armstrong, lancé à la conquête du deuxième de ses sept Tours de France victorieux. Le champion américain avait distancé tous ses rivaux et rattrapé un à un tous les échappés du matin. Tous, sauf un. Ochoa remportait ce jour-là la plus belle victoire de sa carrière de cycliste professionnel. La dernière.

Aucun souvenir.

« J’ai perdu une partie de ma mémoire. Tout ce qui concerne les événements survenus dans les années précédant l’accident… Ma victoire à Hautacam, on me l’a racontée. Ma mère, qui n’avait pas pu venir, l’avait enregistrée. Et c’est seulement de la vidéo que je me souviens. » Javier Ochoa sait qu’il s’est échappé entre Dax et Lourdes avec le Français Jacky Durand et le Belge Nico Mattan, que l’équipe américaine de Lance Armstrong ne s’est pas inquiétée. Qu’il possédait dix minutes d’avance sur le « Boss » avant la dernière ascension, et enfin, cette quarantaine de secondes sur la ligne d’arrivée, une poignée de pépites taillées dans le roc du temps.

Mais Javier Ochoa ne se rappelle rien de tangible de son jour de gloire. Pas une émotion, pas un bruit qui ne lui ait été rendu par un téléviseur. Plus rien depuis le 15 février 2001. Il récite cette phrase trop pleine, trop vide, qu’il a apprivoisée au point d’en faire la porte d’entrée de toute conversation : « Je m’entraînais avec mon frère jumeau, Ricardo, sur une route de la région de Valence, en Espagne. Un monsieur nous a fauchés au volant de sa voiture. Mon frère est mort sur le coup. Moi, j’ai été dans le coma pendant des jours, puis j’ai fait un an et demi de rééducation. »

« Un demi-fils ».

Dans les tribunes du stade vélodrome de Bordeaux, où « Javi » vit ces jours-ci un épisode de sa nouvelle vie de cycliste handisport, sa maman, Maria, témoigne. « Je ne dis pas ça parce que c’est mon fils, mais il était jeune et il avait des capacités exceptionnelles. A l’époque, il n’était qu’équipier, se sacrifiait pour ses leaders et, malgré cela, il commençait à avoir des résultats. Il aurait pu faire une grande carrière », estime-t-elle. Elle sort de son portefeuille un portrait de feu Ricardo, le jumeau, l’absent, qui sourit aussi sur le médaillon accroché à son cou. « Son frère, on ne lui a jamais donné sa chance dans les grandes courses. C’était le même. »

L’entraîneur actuel de Javier Ochoa, Vicente Natividad, raconte : « Sur le tour 2001, il n’aurait plus été le gregario d’Escartin, Heras et Botero, les leaders de la Kelme, son équipe. Ils auraient couru pour lui. » Dans un sourire sans tristesse, Javier reprend : « Mon père a coutume de dire qu’il avait trois fils et qu’il n’a plus qu’un fils et demi. Le fils, c’est notre frère aîné. Le demi, c’est moi. » Les séquelles physiques de l’accident (une côte brisée a touché son poumon gauche) sont à peu près dépassées, mais l’ancien pro est atteint d’une infirmité motrice cérébrale, qui affecte son équilibre, sa mémoire et une partie de ses capacités intellectuelles. Déclaré handicapé à 66 % par l’administration espagnole, l’enfant de Bilbao vit à Màlaga, d’une pension à vie.

Médailles.

Mais il a repris le dessus. En 2003, Javier Ochoa a repris la bicyclette pour une épreuve de cyclisme adapté puis, une semaine après, a fini second du championnat d’Espagne. Des championnats d’Europe de Prague en 2003 aux Mondiaux suisses de 2006, en passant par les JO d’Athènes 2004, il s’est forgé un palmarès parmi les invalides, accumulant l’or et l’argent sur les étagères de Maria. « J’ai l’impression qu’il poursuit sa carrière d’avant sous une autre forme. C’est peut-être plus courageux, ce que font ces sportifs handicapés. Et je pense que son jumeau est quelque part et qu’il l’aide à gagner. »

A chaque évocation de Ricardo, Javier fait un sourire de frère, comme absorbé par un souvenir bien antérieur à l’accident. Un souvenir d’enfance, quand les deux garçons admiraient Fignon, LeMond et Delgado à la télévision.

Par Nicolas Espitalier.

Gironde : le jour le plus long des ondes courtes

radio01.jpgLa tourterelle roucoule, la mésange zinzinule et le radioamateur émet. Les ondes, qui traversent le ciel et l’atmosphère sans déranger le vol des oiseaux, sont leurs amies. Elles se posent sur leurs antennes perchées en haut de pylônes et repartent aussitôt vers un autre pays, un autre continent. On voit par là combien l’organisation d’un championnat des radioamateurs à l’échelle mondiale est légitime.

Son édition 2007 s’est déroulée le week-end dernier dans la plus grande indifférence médiatique. L’équipe de France, pour couvrir un large territoire, était répartie en six sites. L’une des plus importantes stations, et la seule dans le sud du pays, se trouvait en Gironde, à cheval sur trois communes de l’Entre-deux-Mers : Cursan, Camiac-Saint-Denis et Baron. Au sommet d’une colline qui culmine à 110 mètres, entourée des vignobles de Bordeaux supérieur. « C’est l’un des points culminants de Gironde », observe Michel Rousselet, propriétaire du terrain de jeu de 5 hectares des radioamateurs locaux du club F6KNB, plusieurs fois champions de France et bien placés au niveau européen.

Vive la TM0HQ !

Outre qu’ils utilisent un sabir compréhensible d’eux seuls, les radioamateurs sont affublés d’un indicatif. C’est ainsi que Michel Rousselet, alias F5FLN, nomme Gilles Desansac F6IRA, qui appelle Michel Batbie F5EOT. Samedi, jour de la Fête nationale, même la France était rebaptisée TM0HQ.

Lors d’un championnat du monde des radioamateurs, l’objectif est simple, pour ne pas dire enfantin : marquer plus de points que les autres. « Le monde est découpé en zones par l’Organisation internationale des télécommunications, basée à Genève », nous apprend Michel Rousselet. « Si on contacte une station située dans notre zone, on marque un point. Une station hors de notre zone, trois points; hors continent, six points. »

C’est ainsi que la Russie, à cheval sur plusieurs continents, était championne du monde en titre. La France, elle, avait obtenu l’an dernier la troisième place, derrière l’Allemagne. « On n’a jamais réussi à battre les Allemands, c’est notre objectif cette année », avoue Michel Rousselet.

Pour ce faire, la dizaine de Girondins réunie à Cursan devait se relayer nuit et jour, pendant les 24 heures que dure la compétition, pour contacter le plus de radioamateurs sur la planète. Huit pylônes montés pour l’occasion, dont un qui atteint presque 30 mètres, les aidaient à lancer et à attraper au vol les ondes portant la bonne parole.

De Juan Carlos à Marlon Brando.

Dans un parfait accent anglais, David Bamba répétait « Tango Mike Zero Hotel Quebec », l’indicatif français, avec le débit du péage de Virsac le jour des départs en vacances. A 23 ans, ce chauffeur-livreur est de loin le plus jeune de l’équipe. « Je faisais de la CB avant de venir vers la radio. J’ai pris quelques cours au Radio Club de Cestas, j’ai appris les formules d’électricité et la réglementation pour passer ma licence à 18 ans. C’est une passion difficile à expliquer. Ce n’est déjà pas facile avec ma copine… »

« C’est un milieu relativement âgé. Il y a de moins en moins de jeunes. Aujourd’hui, ils ont le portable, Internet, la messagerie MSN… Contacter des gens à l’autre bout de la planète n’a plus rien d’exceptionnel pour eux », reconnaît Jacky Gargot, dit F5OIU. A l’époque de l’âge d’or, les radioamateurs pouvaient échanger leur indicatif avec le roi d’Espagne Juan Carlos, le roi du Maroc Hassan II ou Marlon Brando. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 20 000 en France, repérables aux antennes qui fleurissent dans leur jardin ou sur leur toit. Mais la qualité est au rendez-vous. Ce week-end, le club F6KNB a « explosé les compteurs » en inscrivant plusieurs millions de points ! De quoi, peut-être, battre enfin l’Allemagne. Réponse dans trois mois, après que l’Union internationale des radioamateurs aura pris son temps pour établir le nouveau classement mondial.

Article de Frédéric Zabalza

17 juillet 2007 - Aucun commentaire
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Pampelune. Au coude-à-coude pour l’encierro

toro08.jpgA Pampelune où tout change, à Pampelune où rien ne change, l’Américaine est toujours là. Cette nuit, elle porte un minishort pastel et des Flip Flop boueuses, elle escalade des monceaux de gobelets en plastique avec ses jambes, ses jambes longues comme un jour de détention pour Paris Hilton. Cette nuit encore, le choeur des hommes la reconnaît. Les ténors saluent son passage en postillonnant son nom de toujours : la Rubia, la blonde. Elle est là, ils sont là. Ils se croisent à Pampelune où rien ne change.

Souvenir de Lascaux.

Rien ne change, vraiment ? Ce qui perdure, c’est qu’en vertu de quelque posologie divine, huit fois par an, à 8 heures le matin, dans ce point précis du globe situé aux alentours du 1er degré ouest et du 42e degré nord, juste sous le pli des Pyrénées, on applique une piqûre d’adrénaline à la planète Terre. C’est l’encierro, le lâcher en pleine rue et en intraveineuse de six taureaux de 6 quintaux chacun. Ceux qui voudraient comprendre le mode d’administration taurin de ce remède ancestral peuvent, pourquoi pas, en chercher la notice absconse dans la salle des Taureaux de Lascaux.

L’opération à laquelle on procède chaque mois de juillet en Navarre est en tout cas assez spectaculaire pour que des hommes et des femmes du monde entier désirent y assister de près, du plus près possible. Et de ce point de vue-là, quelque chose a changé : depuis samedi dernier, pour la première fois, un miroir sans tain donne sur le bloc opératoire. Une baie vitrée blindée, à l’épreuve des balles et des coups de corne, derrière laquelle on peut remuer un café suave et goûter à l’encierro sans être vu.

Cette vitre large de 8 mètres est à peine notable de l’extérieur. Pendant les fêtes, ses volets ne s’ouvrent qu’à 7 h 59 et se ferment sitôt les toros passés dans la calle Estafeta.

La pègre des balcons.

Dehors, la course des fauves. Dedans, un restaurant chic : Las Pocholas, une ancienne table pamplonaise qu’on vient de refonder au sous-sol de l’hôtel La Perla. « La solidité de la “cristalera” du restaurant a été testée avec des masses très imposantes. Une cornada ne la briserait pas », assure Fernando Hualde, concierge de l’hôtel le plus connu de la ville. La Perla a rouvert il y a quinze jours, après deux ans de travaux. Et comme l’établissement mythique est passé de 1 à 5 étoiles, la chambre la moins chère coûte aujourd’hui le prix de la plus chère autrefois : 400 euros.

Pour ceux qui n’ont pas les moyens de louer une constellation à La Perla, ne résident pas sur le parcours et n’envisagent pas de surnager dans un flot furieux de panique et de muscles, le strapontin avec vue sur l’encierro se paie ou se gagne. Il y a l’option qu’on baptisera « Mikel », du nom du parrain de la pègre des balcons de la calle Estafeta. Ses hommes de main ont un portable, parlent anglais et disposent d’une liste de riverains prêts à sous-louer un mètre de vue imprenable à un New-Yorkais de passage. Il en coûte de 40 à 100 euros, certes, mais le café froid et les gâteaux secs sont offerts.

Le vent musqué.

L’autre option, c’est l’attente, les ongles plantés dans un portail sale, dès 5 h 30. La probabilité de prendre un coup de matraque juste avant 8 heures de la part d’un policier espagnol zélé, puis d’être éjecté à 20 mètres du spectacle à l’instant T comme toros, est non négligeable. Sinon, contorsionné dans un amas humain, on a l’espoir de sentir passer le souffle haletant de la rumeur, de humer le vent musqué de l’encierro.

On a aussi des chances de sentir, en même temps, le coude pointu d’un touriste guatémaltèque dans les côtes, ou l’épaule épaisse d’un globe-trotteur australien contre la cloison nasale. Dans le meilleur des cas, ce sera le genou menu de l’Américaine. Elle est toujours là.

Article de Nicolas Espitalier.

11 juillet 2007 - Aucun commentaire
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