logo

Les nuits blanches du gardien de phare (CORDOUAN - 33)


phare cordouan

photo Claude Petit

Tous les jours, depuis le mois d’avril jusqu’en octobre, des vedettes partent du Verdon-Sur-Mer pour guider des visiteurs vers le phare de Cordouan. Ce bâtiment, toujours habité par un gardien, se dresse majestueusement à l’entrée de l’estuaire de la Gironde.

Serge Andron casse le mythe. Écoutez plutôt : « Je suis un contrôleur des travaux publics de l’État. Écrit sur mon bulletin de salaire. Mais, restons simple, dans la vie appelez-moi le gardien de phare, sans chichi. »
Drôle de mythe, quand même, c’est fou comme on se raconte des histoires… Serge Andron, donc, gardien du phare de Cordouan au large du Verdon-sur-Mer, n’est jamais aussi bien que dans sa cuisine. Où ne traîne ni bouteille de rhum ni pipe en bois, mais plutôt une bonne télé, une machine à laver la vaisselle, un micro-ondes, bref, tout le matos de la ménagère de moins de 50 ans et plus. « Ici, au moins, je me sens relié au monde, admet-il. Avec la télé, la radio marine qui tourne jour et nuit m’informe des naufrages en permanence. Je fais la cuisine et, la nuit, quand les programmes télé sont terminés, je fabrique mes bateaux. » Tranquille, peinard.
Sinon ? Il a même peur de l’orage. Vrai. Serge Andron dirige avec une passion amoureuse ce somptueux phare dressé sous Henri III et Henri IV, puis surélevé sous Louis XVI jusqu’à 65 mètres, car les marins se plaignaient de ne pas le voir. Il passe le balai, change les ampoules, ouvre les fenêtres par beau temps pour assurer la ventilation. Et l’été, il accueille les touristes et fait le guide.
Gardien du patrimoine. Depuis déjà de nombreuses années, l’optique, lanterne, allumage, bref tout le boulot des gardiens de phare est automatisé. En France, il ne reste que six gardiens en tout, les autres ont déserté du milieu des mers. Serge Andron doit être le doyen d’entre eux. Il a débuté en 1973 comme manœuvre dans ce phare, puis il a passé le concours des gardiens de phare à Brest, appris l’électromécanique. Et en plus, la solitude ne l’effraie pas, bien au contraire il la recherche. La moitié de sa vie se déroule ici, à tourner en rond autour du phare et, l’autre moitié, chez lui à terre, par tranches de quinze jours.
Alors, s’il n’a plus à surveiller la lanterne, il sert à quoi désormais, à part balayer et changer les ampoules ? « Je veille sur le phare, je le protège des pirates et des squatteurs. C’est un monument historique. Si, un jour, ce phare devient inhabité, ce sera une catastrophe. »
La nuit, puisqu’il ne dort pas, Serge Andron assure les quarts. Comme un marin. Il vérifie que son phare éclaire l’Océan, que les moteurs des groupes électrogènes ne manquent de rien et ce, malgré les alarmes. Un soir, tard, il a récupéré un guillemot mazouté, échoué sur la plateforme. Il l’a enduit de beurre pour ôter le pétrole, il a téléphoné à ses enfants à terre, le matin. Le guillemot s’est appelé Gaston. « Gaston a partagé ma vie pendant six mois. Il était apprivoisé, comme un chien. Je lui donnais des bouts de poissons que je pêchais. Et quand je rentrais à terre, je l’emmenais. Inséparables. Lorsqu’il a été guéri, j’ai dû lui rendre sa liberté. C’est ma plus belle histoire. »
« Les gens ne savent pas ». Sinon, le gardien monte les 311 marches du phare chaque jour. Plusieurs fois même, s’il a oublié son téléphone en bas. Là-haut, il est bien. Il reste une heure dans la salle de la lanterne. Cette impression de dominer l’Océan, non pour le posséder mais pour l’embrasser tout entier. « Les gens croient que le gardien de phare s’ennuie et qu’il fait un métier monotone. Ils ne savent pas… » murmure-t-il. « La mer, elle n’est jamais comme on l’a déjà vue. Les couleurs, la pression atmosphérique, les marées. Jamais pareil. » Il parle aussi des bancs de sable mouvants que la mer recouvrira la semaine prochaine, il le sait, puis les vents… Il dit qu’il les sent. Là-haut, d’ailleurs, le vent siffle une mélodie échevelée que lui seul déchiffre.

Isabelle Catéra.



Reportage photos : cabane de Cubzac-les-Ponts

cubzac01.jpg cubzac02.jpg

cubzac04.jpg cubzac05.jpg cubzac06.jpg

Reportage photos de Fabien Cottereau

22 juillet 2007 - Aucun commentaire
Classé dans : Esprit Cabane, Photos Tags: , , ,

Cubzac-les-Ponts (33). Et au milieu coule une rivière

Eloge de la lenteur avec, pour cadre, le carrelet de l’architecte Hubert Saladin, à Cubzac-les-Ponts. Un havre de paix aux portes de Bordeaux

cubzac03.jpg« Te souviens-tu, durant ces nuits divines, du blanchissement de l’énorme squelette sur les écueils ? Te souviens-tu du carrelet et du parfum qui émanait de la marée basse ? », Gabriele D’Annunzio in « Lettres à Barbarella ».

Il faut passer le pont. Pénétrer dans le bourg endormi. Prendre la rue du Port. Jeter un oeil sur les rives encore lointaines et s’imaginer comment c’était au temps des bacs, au temps où le temps n’était pas un problème. S’enfoncer dans les terres, faire des tours et détours, pressentir l’eau toute proche. Arpenter le boulevard des Américains. Et enfin, parvenir au but, aviser un ponton de bois caché sous le feuillage et faire sienne la cabane du pêcheur. S’asseoir, regarder couler la rivière et rester là. Attendre Godot ou la marée et se faire oublier.

C’est à Cubzac-les-Ponts, la bien nommée, dans le carrelet sur la Dordogne de l’architecte Hubert Saladin. Là, nulle réinterprétation malvenue, modernité attrape-couillons pour cousines de province, juste la cabane, quatre parois de bois sur pilotis, un filet de pêche et infiniment de lumière. C’est à Cubzac-les-Ponts, mais ce pourrait être partout le long de la Dordogne, dans l’estuaire de la Gironde ou sur le littoral charentais. Une dentelle de cahutes les pieds dans l’eau, hiératiques et fragiles, qui signent le Sud-Ouest comme les moulins de Don Quichotte signalent la Mancha.

Entre-deux.

A l’intérieur, eau et électricité (on n’arrête pas le progrès), une ou deux chaises, une table, un vague canapé et quelques cadavres de bouteilles trahissent les soirées entre potes, la pêche à l’étale, l’attente patiente des mules et autres carrelets, plus rarement des aloses. Dans un coin, une planche de bodyboard témoigne des jeux des enfants, des baignades entre eau et vase. Tout ici est dans l’entre-deux. Pas encore la rivière et plus vraiment la terre, pays

age mouvant de roseaux et d’iris, ragondins, canards et hérons, plus un bruit aux portes de Bordeaux, avec la fraîcheur en partage, comme un souvenir de la naissance du monde. Parfois, la rivière déborde paresseusement et emporte tout; parfois, c’est la tempête. La cabane demeure, juchée sur ses échasses, plus solide qu’il n’y paraît.

Alors… Alors il suffit de se laisser aller, d’accepter l’infinie indolence du lieu, sa majesté placide, son côté durassien, « barrage contre le Pacifique ». S’abandonner à la douceur des choses. Ralentir. Se fondre dans la lenteur. Et regarder passer au loin, sur le pont, le petit train rouge qui va à Nantes…

Article d’Olivier Mony

Photo de Fabien Cottereau

22 juillet 2007 - Aucun commentaire
Classé dans : Esprit Cabane Tags: , , ,