Bayonne (64). Les six Wallons de la chambre 17
Comme ils ne sont pas sujets au vertige, mais de sa majesté Albert II,
ils louent une chambre au quatrième étage qu’ils appellent « la suite
royale ». Depuis cinq ans, ce sont des citoyens belges qui occupent,
pendant toute la durée des Fêtes de Bayonne, la chambre 17 de l’Hôtel
des Basques. Juste sous les toits, une enfilade de niches et de
recoins, de tables de nuit hétéroclites, de lits de bois tous
différents les uns des autres. Et au bout, un salon croquignolet au
chevet d’une fenêtre minuscule.
La fenêtre. Ouverte sur le chaos sanguin des foulards rouges et des globules blancs, dans le coeur irrigué du Petit Bayonne : la place Saint-André.
Grâce à Patrick Sébastien.
« La patronne nous connaît bien, on l’appelle dans l’année, pour lui dire qu’on revient l’été suivant, et elle nous garde la chambre. C’est idéalement placé ! », s’exclame Gini. Pourquoi Gini ? « C’est mon surnom, mais je ne sais pas pourquoi. »
Pionnier des migrations aoûtiennes entre Welkenraedt, près de Liège, et Bayonne, près du bouchon, ce barman de nuit raconte l’an I de ce qu’il appelle « l’amitié belgo-basque » : « Un soir, il y a cinq ans, dans mon bar, le DJ a passé une chanson de Patrick Sébastien. Celle qui fait “Pourvu que ça dure, la belle aventure, les fêtes à Bayonne…” Alors avec mon patron et ami, Fa, on s’est regardés et on s’est dit : “Bayonne, d’accord, on ira.” Depuis, je suis revenu tous les ans. »
Gini dirige cette année une délégation de six garçons, pour la plupart natifs des années septante. Dans la foule, il brandit le bras auquel il a noué le foulard de sa première virée bayonnaise : c’est le pavillon à suivre. « Fa devait être là, mais il n’a pas pu venir », déplore Gini.
Leurs tee-shirts « officiels » des Fêtes 2007 portent le drapeau tricolore belge et l’ikurriña basque sur la manche, les surnoms sur le coeur et un numéro par ordre d’ancienneté dans le dos. Le numéro 1 de l’ami Fa est donc disponible, prêté au premier journaliste venu. Mais, même sans leur locomotive, les six Wallons sont lancés à toute berzingue.
Le roi et Tom Boonen.
Les compagnons de Gini s’appellent Jo, Zen, Cousin, Tchan et Jean-Ga. Tchan le sage, le doyen, est appelé « Majesté ». Outre-Quiévrain, il est devenu roi de son village en abattant à l’arme à feu un oiseau de bois perché à 6,75 mètres de hauteur.
Zen a été pris un soir dans Bayonne pour le cycliste Tom Boonen, avec lequel il a un vague air de ressemblance. Depuis, il réclame des massages, exige qu’on lui mène le sprint et paie ses tournées de transfusions sanguines ou des rasades d’EPO.
Jean-Ga, le plus jeune, 24 ans, est arrivé trois jours après les autres, jeudi, au terme d’une longue journée de voyage : « Je me suis levé à 6 heures en Belgique, j’ai pris un avion pour Genève, où je travaille. De Suisse, mon avion pour Bordeaux a eu une heure et demie de retard. A Bordeaux, le taxi a foncé mais j’ai raté le train pour trois minutes. En gare de Bayonne, à 23 heures, Jean-Ga enfile enfin le tee-shirt numéro 7, traverse l’Adour par le pont Saint-Esprit et plonge tout habillé dans le Petit Bayonne.
Bière « vissée ».
« J’ai du retard, mais je vais vite rattraper », prévient le jeune cadre. Entre minuit et la Nive, au comptoir de chez Gilles, il boit les bières en vissant le verre à ses lèvres, en moins de gorgées qu’il n’en faut à un être humain non belge et normalement constitué pour engloutir le contenu d’un dé à coudre. Les Bayonnais apprécient. Un serveur de chez Gilles sourit : « Si tous les Biarrots étaient comme ces Belges… »
En chantant l’hymne de l’Aviron Bayonnais, sur l’air du « Vino griego », Gini s’interrompt sur la phrase : « Allez les gars, encore une fois… » et dit : « Ah, vous voyez ! Une fois ! C’est une chanson belge, une fois. »
Par Nicolas Epitalier.

