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Paparazzi : objectif thune (CAP-FERRET - 33)

Si la densité de vedettes au mètre carré n’est pas encore celle de Saint-Tropez, la presse people s’intéresse chaque été davantage aux sauteries du bassin d’Arcachon. Des vocations naissent

paparazziObjectif de paparazzi pour shooter dans les coins. Photo

FRANCK PERROGON

C‘est une bête souvent sale et hirsute à force d’être traquée. Qui dort peu, mange mal et se soulage aux quatre vents. Pris à son propre piège, le paparazzi est devenu plus inaccessible encore que sa proie, « la-vedette-de-la-télé ». Mais, avec un taux de croissance à rendre jaloux les PDG chinois (+ 60 % pour « Voici »), la presse people est désormais pourvoyeuse d’emplois saisonniers au même titre que l’industrie du beignet-chichi.

Ils seraient ainsi cet été une grosse dizaine à frayer entre deux eaux troubles du bassin d’Arcachon, à la recherche de fretin plus ou moins menu : Julien Courbet, Albert de Monaco, PPDA et tant d’autres. Sans atteindre l’intensité tropézienne, le business de l’image volée attire ici chaque été davantage les stars de la profession, autant que leurs avatars « crève-la-dalle », essentiellement des gens du cru plus habitués à tirer le portrait des jeunes mariés que celui des stars. « Nous sommes 90 % de smicards », reconnaît l’un des pionniers de cette ruée vers l’or de gloire. « C’est un métier d’avenir, à condition de bien admettre qu’il n’y a que cinq ou six gros coups à l’année sur le Bassin. » Mais, à 40 000 euros le poster de l’insaisissable Obispo taquinant au Ferret la mimine de la chanteuse Jenifer dans un flou tout sauf artistique, les vocations, pourtant, se multiplient à la vitesse de la lumière des flashs.

En planque, mode d’emploi. « Tout le monde connaît les coins où il faut chercher », poursuit un autre photographe entré en clandestinité. « Sauf que la dernière fois que l’on nous a promis Johnny à table Chez Hortense, j’ai planqué deux jours dans ma bagnole pour rien. » Second spot des people sur le Bassin, la maison de Benoît Bartherotte semble être également devenue le meilleur coin de pêche du littoral atlantique, depuis qu’un certain DiCaprio y a mis ses doigts de pied en éventail. « Là, t’as pas le choix, tu loues un bateau pneumatique et tu te déguises en pêcheur. Après, tu peux aussi t’incruster dans les discothèques à la mode avec un tout petit boîtier, sauf que les patrons sont méfiants, certains même te fouillent à l’entrée. Mais il nous reste encore quelques ruses pour ne pas se faire repérer, notamment la fausse optique-miroir. C’est un truc qui fait croire à ton vis-à-vis que tu photographies la cime d’un arbre alors que tu es en train de faire un gros plan sur son visage. »

Passé millionnaire et maître dans l’art d’être là où, paradoxalement, on l’attend, le plus célèbre des paparazzis tricolores, le sulfureux Jean-Claude Elfassi, ne néglige plus le Bassin. « J’y ai coincé cet été la fille du prince Albert », savoure-t-il. « La dune du Pilat est d’ailleurs un endroit magique. Une fois au sommet, ta victime se retrouve à découvert sur des centaines de mètres. Tu n’as plus qu’à mitrailler. »

Les étrennes du papa. Provocateur en chef de la presse à scandale, Elfassi, cependant, ne va jamais au petit bonheur la chance. « Les trois quarts des reportages sont arrangés avec les people. Pas les miens, mais ils sont rares et très rentables. Même si ce sont bien souvent des proches de la star qui vous filent le tuyau, il faut aussi savoir graisser la patte lorsque l’info est brute. » Qu’il s’agisse de celle de l’agent EDF, de l’hôtesse au sol d’Air France ou du technicien de chez SFR, les étrennes restent ici le premier poste budgétaire, loin devant le matériel de camping pourtant digne d’un agent des forces spéciales. « Lors d’une planque, il ne faut rien laisser au hasard », explique celui qui fait parfois son lit sur le clocher des églises comme dans les conduits d’aération des cliniques. « Jumelles à vision nocturne, fringues de camouflage, de l’eau et des gâteaux secs qui ne risquent pas de tourner au soleil, et puis aussi des petites lingettes de toilette pour bébé. »

Le patron de la rédaction de « Voici » reconnaît enfin un afflux croissant de propositions commerciales sur sa boîte mail, certaines oblitérées du Cap-Ferret. « Avec le numérique, tous les touristes s’y mettent. 80 % de leurs photos de stars n’ont aucun intérêt… Mais 20 %, ça reste énorme, d’autant que leurs tarifs ne sont pas ceux des professionnels », se réjouit ainsi Loïc Sellin.

Sylvain Cottin

Chez Minus, la moule fait aussi de l’esprit (CAPBRETON - 40)

L’ancien port de pêche, le seul des Landes, futtrès actif à une époque, puisqu’on en partait pour pêcher la morue jusqu’à Terre-Neuve. Capbreton est surtout un port de plaisance, mais quelques bateaux de pêche subsistent. Sardines, bars et daurades sont les poissons fétiches de la côte landaise. A l’arrivée des pêcheurs, sur le port, le public se presse. En face, chez Minus, on préfère les moules…

moulesLa moule de Minus n’est pas un mollusque ordinaire. Il faut oublier dans les tambouilles de nos grands-mères la moule cuite et recuite, flottant dans son jus ail et persil. Oublier l’enfant grimaçant qui pêchait entre le pouce et l’index le jeune crabe oublié dans un coin de coquille. Sur le port de Capbreton, la moule de Minus, bouchot à fond, a de l’esprit, du style, un genre. On la mange avec les doigts, dans des assiettes en carton, sur des tables en bois brut. On en sort satisfait et assez sale. Mais la guinguette du port de Capbreton affiche complet tout le mois d’août. On appelle ça une institution. De la moule.
À l’origine, un ferrailleur argenté venu de Dax. Il s’appelle Bernard Castex, on le dit Minus en raison de sa petite taille. Loin d’en faire un complexe, le Landais se servira de ce sobriquet pour nommer sa petite entreprise. Pas si bête. Un jour, il décide de monter une cabane sur le port de Capbreton, côté Hossegor, afin d’inviter ses amis à goûter ses moules cuites à la plancha.
Jalousie, jalousie. Années 90. La plancha a traversé la frontière espagnole. Minus ajoute à la cuisson un assemblage d’herbes, un mélange de 13 épices dont personne ne sait rien. Les amis des amis s’invitent, suivis de leurs copains et de leurs voisins. Minus ajoute des tables, de 5 il passe à 30, car la bonne société dacquoise se presse dans cette guinguette en bois, se suce les doigts et en redemande.
Lorsque Bernard Castex meurt prématurément, en 2001, l‘entreprise est rattrapée par sa fille, Sabine. Elle vient d’achever des études de commerce international, avec dans l’idée de se frotter aux États-Unis. La moule, a priori, ne l’inspire pas. Enfin, « pas avant 40 ans », répète-t-elle à ses amis. Pourtant.
« On attendait que je me plante, admet la jeune femme. Le succès de papa a suscité pas mal de jalousie autour. Surtout qu’entre-temps, la moule est vraiment devenue à la mode, tout le monde a tenté sa chance. Malgré la concurrence, nous avons continué à réussir, tout étonnés. »
La success story du mollusque s’interrompt au mois d’avril dernier, sinistre 26 avril où la baraque à Minus brûle entièrement. Sabine est réveillée en pleine nuit. « Deux heures la tête dans le seau », se souvient-elle. La journée suivante, tandis qu’elle ramasse les débris, elle voit des gens pleurer derrière les barrières de sécurité. Oui, pleurer. Pour des moules. Il faudra des mois de reconstruction « à l’identique » avant une réouverture le 6 août. « J’avais peur que Minus y perde son âme. »
Rien à jeter. « Le succès tient beaucoup à ce truc imperceptible. Donc, tout est pareil, en mieux, en propre. » Six planchas chauffées à blanc en permanence, des centaines de kilos de bouchot livrées le matin et le soir par une entreprise SPF qui s’est appuyée sur Minus pour exister. Des assiettes en carton, des verres Arcopal, un tour de main.
En moyenne, le client paye 14 euros pour 700 g de moules et 300 g de frites, avec un rince-doigts en sachet. Du boucan en prime et les toilettes à l’extérieur. Les concurrents n’y comprennent rien. Sabine ose une explication : « Les employés sont mes amis, toutes les serveuses sont des filles. » Tu parles. Élisa et Sébastien viennent de Bordeaux pour se salir les doigts chez Minus. « C’est la sauce, introuvable, incomparable, et les moules. Pas une à jeter. Le décor, on s’en fiche. Tout le monde se mélange ici. Le soir, c’est plus snob, évidemment, les gosses de riche aiment bien venir se montrer dans la cabane. Dans la sauce, il y a de l’ail, du thym, du curry et puis… »
Sabine ne dira rien, même sous la torture. Secret de papa. « Du thé vert », finit-elle par lâcher. E t puis…

Isabelle Castéra

A la brigade du stupre, l’été on vous surveille (ARCACHON - 33)

 

C’est un amour de vacances, une histoire sans lendemain ? Pas si sûr : L’été, les détectives du Sud Ouest se font saisonniers en bord de mer. Les couples illégitimes y seraient ainsi particulièrement nombreux, notamment sur le bassin d’Arcachon. Même en maillot de bain, les Big Brothers de l’amour veillent au grain.

détective

Le détective Alain Rousseau. “Les femmes sont plus sentimentales, elles veulent tout connaître de leur rivale” PHOTO PHILIPPE TARIS

Au fond de la clairière, soudain, la voiture s’ébranle. Le frein à main, pourtant, est bien serré. Mais c’est de bas en haut qu’elle va et vient. Les amortisseurs souffrent, les passagers soufflent. Et Alain Rousseau respire. Le zoom en bandoulière, il sait que le piège de l’amour vient de se refermer sur sa proie. Bientôt, il enverra l’album et l’addition au cocu. Il est détective.
Mais, à l’instar du CRS qui tombe l’uniforme pour sauver des vies à la plage, le privé doit aussi parfois troquer l’imper contre un slip de bain de camouflage. Quand l’adultère va, tout lui va. 1 500 à 2 000 euros en moyenne le flagrant délit. Après la Saint-Valentin, c’est d’ailleurs en été que la profession enregistre le plus gros chassé-croisé annuel de tourtereaux clandestins. « Au moins une filature par semaine. L’activité se délocalise de Bordeaux vers le littoral, notamment le bassin d’Arcachon. Forcément, il y a des gens fortunés et beaucoup de villégiatures. On m’appelle même de toute la France afin que je prenne en charge monsieur ou madame à sa descente d’avion. » Ainsi, cet empêcheur de tromper en rond délocalise-t-il chaque saison une partie de sa petite entreprise là où le PDG aime à tartiner sa secrétaire au soleil. Scène de crime idéale pour tuer l’amour à la plage, baisers et coquillages. Et pensions alimentaires à la clef. « Le divorce pour faute devient rare, mais la clientèle se diversifie avec de plus en plus de pacsés ou d’homos. Autant d’hommes que de femmes, de 25 à 75 ans. Souvent, le doute naît d’une lettre ou d’un coup de fil anonymes. »
Le voisin, ce prédateur. La filature reste alors le plus sûr chemin pour confondre ceux qui s’aventurent en dehors des liens plus ou moins sacrés du concubinage. C’est-à-dire dans les bois, les restaurants, à l’hôtel, sous les portes cochères, sur la plage et les banquettes arrière, ou bien chez cette supercopine en compagnie de laquelle, Madame, vous aviez juré à votre époux que vous passiez le week-end du 15 août. « Le cinq à sept est toujours un grand classique, surtout avec la multiplication des hôtels où l’on paye sa chambre à un automate », explique Alain Rousseau. Mais la filoche est d’autant moins facile à réaliser que le coureur de jupons est devenu très méfiant, surtout au volant. « Il y a le petit malin qui ralentit pour se faire doubler, l’autre qui fait un tour de rond-point et se retrouve derrière vous, et enfin celui qui vient directement demander si vous n’êtes pas en train de le suivre. Dans ce dernier cas, rarissime, le mieux est encore de nier en jouant les idiots, avant de se faire remplacer par un collègue le lendemain. »
Mais il est pire prédateur encore que le mari volage pour la survie du privé : le voisin. Sournoisement tapi dans sa haie de thuyas, cet animal désœuvré est ainsi considéré comme le plus rapide au monde lorsqu’il s’agit de composer le 17. « À la campagne, le risque numéro un est de passer pour un cambrioleur. Désormais, je préviens systématiquement les gendarmes avant de faire une planque. »
Soirée diapos. Bien qu’assez rentable, la chasse aux peaux des fesses impies n’a pourtant rien d’un safari. « C’est parfois très long d’attendre dans sa voiture en avalant des sandwiches. Mais le plus pénible, c’est de filer un artisan. » Car, à l’inverse du fonctionnaire, dont le cœur bat aussi au rythme de la pendule réglementaire, le plombier peut se faire la belle et sa belle à n’importe quelle heure de la journée. « C’est pour cela qu’il faut toujours avoir le plein d’essence avant de partir au boulot. Avec une ou deux tenues de rechange dans le coffre. »
Au soir de lassitude succède l’heure grave de convier les cornus à la soirée diapos. « Si les maris trompés sont avant tout préoccupés par des questions d’argent, les femmes, en revanche, sont plus jalouses. Elles veulent absolument savoir à quoi ressemble leur rivale. Plus jeune, plus belle ou plus blonde ? »
Allez, Cupidon, remets ta culotte et range donc tes flèches empoisonnées, puisqu’on te dit que tu es dans le viseur de la brigade du stupre.
Sylvain Cottin

Et n’oubliez pas la fête des paires ! (Dax - 40)

Seulement appréciés dans l’assiette de quelques privilégiés très discrets, les testicules de toros de combat s’évaporent aussitôt la bête vaincue. Pendant la feria, le commun des aficionados se conselera des ” criadillas ” en consommant des steaks, des rôtis et, surtout, de la daube.

dax couilles de toroSouhaitons d’abord à Juan Bautista qu’il sorte ce soir des arènes de Dax avec les oreilles et la queue de son adversaire. Mais, de grâce, s’il veut éviter d’être à son tour mis à mort, que, surtout, jamais le matador ne touche aux valseuses de l’animal.
Il est ainsi de l’or en berlingots dans la culotte du toro. Denrée d’autant plus rare que la bête féroce n’en porte, hélas ! que deux en sautoir, ses testicules restent le Graal estival d’une poignée d’aficionados au bec fin. Panées ou persillées, ces précieuses sont d’ailleurs si peu ridicules dans l’assiette qu’on se les arrache en douce à même le sol des arènes. Car si le brave, sitôt vaincu, est évacué vers l’abattoir, afin d’y subir une résurrection bouchère, très prisée elle aussi, il est exceptionnel, en revanche, que les bijoux de famille ne soient pas dérobés en chemin par ses proches. « En fait, la plupart du temps, ils sont discrètement coupés par un boucher, avant même que le toro soit chargé dans le camion », avoue un intime. « On en fait ensuite profiter les copains, c’est tellement difficile à trouver, ces couilles de toro. » Ne dit-on pas d’ailleurs que les couilles de toro ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval, fût-il celui du picador ?
Marquons une pause. Même si tout le petit monde des ferias appelle une couille de toro, « une couille de toro », c’était ici la dernière fois - c’est promis - que nous appelions une couille, « une couille ».
Passons plutôt à table. « Ce n’est pas le meilleur truc du monde, mais puisque tu n’en trouves nulle part, c’est un privilège que d’en goûter une fois par an », reconnaît André-Marc Dubos, le rédacteur en chef de « Toromag ». Souvent au menu en Espagne, les fameuses « criadillas » sont, à l’inverse, totalement absentes de la carte des restaurateurs français. « C’est logique, ça serait forcément du marché noir. » Le cours des bourses restera donc clandestin. « Ça ne vaut pas les rognons d’agneau, mais c’est très bon quand même. Elles ne se ressemblent pas toutes ; comme chez l’homme, certaines pendent plus que d’autres mais, une fois pelé, chaque testicule est gros comme un œuf d’oie. » De nobles parties qui tiennent ainsi dans la main, avant de fondre dans la bouche, pour peu que l’on prenne soin de les découper en tranches, sans qu’il soit toutefois nécessaire d’en laisser une tomber dans le potage, comme le prétend la légende (voir recette ci-contre). Certes plus nourrissants que les noyaux de l’agneau, les pruneaux de toro ne seront cependant qu’une grosse centaine à être prélevés pendant la feria de Dax. Pas de quoi, donc, nourrir 700 000 festayres affamés. Alors, si tout est bon dans le cochon, le reste de l’anatomie du cornu vaut-elle un Big Mac ?
Franchissons la porte de la boucherie Aimé, où trois générations déjà y ont taillé la bavette de toro. « C’est plus sauvage, moins persillé et plus ferme que le bœuf, et c’est d’abord par tradition que les gens d’ici en mangent, comme la dinde à Noël », raconte Cathy Aimé. « Notre bœuf de Chalosse, par exemple, doit faisander au moins trois semaines, pour le toro de combat huit jours suffisent. Les bêtes proposées aujourd’hui en rôtis, filets ou entrecôtes viennent des Fêtes de Mont-de-Marsan et d’Orthez, la semaine prochaine nous aurons celles de Dax. »
Mais entre les lignes et ses côtes, il faudra bien finir par lire que le toro de compétition n’est parfois guère plus tendre dans la marmite qu’au combat. A-t-on d’ailleurs jamais vu une tribu cannibale se régaler d’un sprinteur olympique ? C’est en daube, en revanche, que le fauve est le mieux dompté. Oignons, carottes, vin rouge et aromates, pour à peine 10 euros le kilo. Nous ne saurions enfin trop conseiller aux inconditionnels des hum ! hum ! en or de ne point céder à la tentation du braconnage. Gardez plutôt votre chiffon rouge pour aller à la pêche au batracien. Même si les roupettes de la grenouille ne se feront jamais aussi grosses que celles d’un bœuf, au moins la partie ne vous sera pas fatale.

Légende de la photo : Boucherie Aimé. Puisque votre demande de bourses a peu de chance d’être acceptée, goûtez la daube de toro Photo Philippe Salvat

Sylvain Cottin

Le cri du métal au fond du bois (ONDRES - 40)

ondres

Situé à deux pas de Bayonne, le long de la nationale 10, le village d’Ondres, dans les Landes, à la frontière des Pyrénées-Atlantiques, héberge la famille Duplantier. Le père Dominique, dessinateur-illustrateur, a toujours soutenu avec la mère des enfants la passion de Jo et Mario, tous deux leader du groupe Gojira.

Un chevreuil a continué tranquillement son petit repas, sans broncher. Il doit être sourd. En revanche, les oiseaux ont déserté des chênes. Les écureuils se planquent, on les imagine assez bien les petites pattes vissées sur leurs oreilles duveteuses. Même les poissons du lac à côté ont pris la tangente, plus rien à pêcher. Gojira répète. Dans un nid douillet à deux pas de la nationale 10, au cœur de la forêt landaise, Gojira, groupe de métal mouille le tee-shirt, dézingue les cordes, assomme la grosse caisse, écrase les micros, déchire le silence.
Sur la photo du magazine de rock, ils ont l’air patibulaire. De grands méchants loups, qu’on n’aimerait pas croiser au petit matin dans un coin paumé. Cheveux longs noirs, œil charbonneux, ils font la gueule avec conviction. Et puis là, lorsque, enfin à bout de forces, ils émergent de leur terrier musical, un sourire dévoile leurs fossettes, ils nouent une gentille couette derrière leur nuque et se ruent sur le Nutella et le pâté, à grands coups de dents. Jo Duplantier, son frère Mario, Jean-Michel Labadie et Christian Andreu, quatre garçons dans le bois, les Gojira. Groupe de métal français, plus connu dans le monde que dans l’Hexagone, ils achèvent aujourd’hui le bouclage de leur quatrième album, à la maison. Pas du petit lait, mais du bon rock enragé, bien au-delà du hard rock, Deep Purple peut toujours tenter la première partie de Lorie et Led Zeppelin celle d’Annie Cordy.
On aime les arbres. À 25 ans de moyenne d’âge, ils se préparent à affronter la plus grosse scène de toute leur vie. Le 14 août à Arras, aux côtés du groupe mythique Metallica, devant plus de 25 000 personnes. Un enjeu de taille qui ne leur coupe pas l’appétit. Sous le grand chêne qui les a vus grandir, Jo et Mario Duplantier argumentent : « Le métal c’est l’évolution logique du rock, après le hard rock. Plus sophistiqué, plus technique, plus dur. Le son des guitares métalliques revêt une connotation industrielle, on peut penser au bruit urbain, des grues mécaniques, des transports en commun, des machines. Mais le métal, c’est de la musique pure, sans la rock attitude, sex, drug and rock’n'roll. Nous on est plutôt : eau, légumes vapeurs et chocolat. On a une réflexion philosophique sur la vie et on ne dit pas « fuck off » à la société. Cette musique revendique une forme de colère terrible, mais ça expurge. Dans nos concerts, le public a envie d’être abruti de décibels, comme un défoulement positif. Il n’y a rien de haineux. On se questionne : que peut-on faire avec la colère pour créer quelque chose bien ? On s’inscrit dans le monde, et puis on aime les arbres. »
Soutenus par leurs parents, les Gojira ont monté leur lieu de résidence professionnelle ici, à Ondres, donc dans la forêt. Un studio d’enregistrement, une salle de répétition, des bureaux. Désormais, le groupe compte un agent, un tourneur et des milliers de fans. Oui autant que ça. En ce moment, ils tentent de trouver le son d’une vague qui s’écrase sur les rochers un jour de tempête, guitares et batterie à bloc. « Recherche sonore » signalent-ils. À ceux qui grimacent et se bouchent les oreilles, ils assurent que le métal ne compte que des mélodies. « Il faut dépasser le stade du bruit, le côté radiateur de vieille bagnole, ajoute Mario. Le métal est un vaste monde mélodique, avec des contrepoints, des harmonies. Si t’écoutes un titre quinze fois, tu vas te surprendre à le chanter. »
Certes. Mais les écureuils landais n’ont aucun goût pour la musique. Pas plus que les oiseaux, qui du côté d’Ondres ne chantent toujours pas.

Isabelle Castéra

Les Dacquois, les doigts dans la fête (DAX - 40)

dax preparatifs

Derniers préparatifs sous un ciel menaçant…

Photo David Le Déodic

La semaine va être chaude, une chaleur sans aucun rapport avec ses eaux thermales. D’ailleurs, il paraît que les curistes ne sont pas nombreux à cette époque. La feria débute demain par la journée landaise pour s’achever dimanche par l’adichats. Au milieu, une grande liesse collective propre à rassembler toutes les générations la journée, et les plus jeunes la nuit.

« Il va te faire une choure ! » La fille qui s’exclame ainsi est jolie. Ses copines dotées des mêmes prunelles n’ont rien à lui envier. Toutes grimacent en regardant le ciel menaçant, une main en casquette au-dessus de leurs yeux noirs. De Dacquoises. Elle est ainsi, la Dacquoise, belle mais inquiète quand vient l’orage au-dessus de l’Adour. La choure, donc, pour les non-indigènes, c’est l’averse, le grain, la saucée. Les filles trépignent sous le pont de Dax, les éclairs commencent à s’attaquer à leurs nerfs. Pourtant, elles devront écouter les consignes jusqu’au bout, et prendre des notes par-dessus le marché.
Il s’agit de s’intéresser à l’ordre des défilés des groupes folkloriques pendant les fêtes de Dax, un ordre quasi militaire au timing plus que pointilleux. Il ne s’agit pas de perdre un groupe de Chinois ou d’ignorer les Bulgares. Ils pourraient se vexer. La commission des fêtes populaires de Dax tient ce soir son ultime réunion avant le 12 août, date d’ouverture des fêtes. On ne rigole pas, car, à Dax, il y a une vie avant les fêtes et une vie après les fêtes. Ces bénévoles bossent à l’organisation depuis six mois. La commission a déjà vêtu l’uniforme pour se mettre en jambes. Rouge et blanc, désormais monomaniaque costume des joyeux fêtards du Sud-Ouest depuis Pampelune jusqu’à Naboude. Une commission qui serre les fesses : pour elle, ces fêtes seront les premières de la nouvelle équipe politique municipale basculée à gauche. Bref, sur les 30 fidèles que comptait la commission, 20 ont quitté le navire, 20 nouveaux sont entrés et 10 sont restés. Les jolies filles aux vives prunelles, elles, viennent d’arriver.
Pourvu qu’elle soit belle. Parmi les dix « anciens », il y a Jean-Christophe. Aujourd’hui proclamé coprésident, il sait tout sur les fêtes. Presque, il en aurait fait son métier. Il dit qu’il est resté parce que la politique il s’en fiche, que lui son truc c’est les fêtes et point à la ligne. Ne cherchez pas derrière le point, il bloque. Voilà son credo : « On est là pour notre ville, nos fêtes. Faire qu’elles soient de plus en plus belles. » Les autres en rouge et blanc applaudissent en buvant de la soupe de champagne. Si on cherche à savoir comment ils fabriquent cette soupe dans leur QG de faiseurs de fête, on peut toujours rêver. Donc, en cette ultime réunion d’avant-fêtes, tous les membres reçoivent leurs petits cadeaux, histoire de se mettre dans l’ambiance et de se donner du cœur à l’ouvrage. Une chemise blanche et… rouge pour qu’ils se reconnaissent entre eux, car on attend quand même à Dax, ville thermale, pas moins de 800 000 personnes. Une lithographie de l’affiche des fêtes 2008 à garder précieusement et des places de corridas. « On peut amener madame, si ça lui plaît », précise Jean-Christophe. Personne ne demande si on peut aussi parfois amener monsieur. Le Dacquois n’est pas taquin.
« Putain ! Jean-Paul, t’écoutes ? » Jean-Christophe a passé la main pour aller s’en griller une dans le patio de caballo. Rémi, pédagogue, commente, apporte aux bleus des conseils de vieux, tandis que la soupe de champagne commence à chauffer les oreilles. Très carré, primo, deuxio, tertio, il cite les trois moments importants de la commission, les incontournables : « D’abord, le samedi 9, on vient découvrir les toros à l’invitation de la commission taurine. Le 11 sera la soirée des partenaires de la feria. Venez avec vos épouses, c’est le moment de s’approprier du local et, pour les femmes, de voir les toros de près (sic !). Le 12 ? Hé bé, les enfants, on y est ! » Autour de la table, ça piaille dans tous les sens. « Putain ! Jean-Paul, t’écoutes, oui ? » La tension monte un peu. Les filles reprennent de la soupe, on va servir un repas chaud sous les arènes, les coudes plantés dans les feuilles photocopiées. Les épouses attendront ce soir, mais le 11, les veinardes auront droit d’approcher les toros de près.

Isabelle Castéra

L’écrivain a trouvé sa source miraculeuse (LEVIGNACQ - 40)

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photo David Le Déodic

L’écrivain Vincent Ravalec, auteur de 35 ouvrages, romans, nouvelles, essais… vit entre Paris et Lévignacq, dans les Landes. Amateur de balades et de découvertes du patrimoine, il a visité toutes les sources miraculeuses du Pays de Born, réputées pour leur eau chargée en soufre. Les Argilières font partie des plus belles.

Ici, il est l’écrivain. Comme il y a le curé, le boulanger, l’idiot du village, il y a désormais l’écrivain. Il arrive en TGV, il gare sa voiture à Dax, et il se pointe dans sa petite utilitaire blanche toujours pas immatriculée dans les Landes. Vincent Ravalec, il s’appelle. Paraît qu’il écrit. Quoi ? Pas la Bible en tout cas, même s’il habite en face de l’église. Et simple, avec ça. Il dit bonjour, il porte un chapeau de paille troué en été, achète le pain, se balade à vélo. Il court, aussi. Ah, ça, on se demande bien après quoi il court…
En direct de Lévignacq, charmante bourgade du Pays de Born à 15 kilomètres du Cap-de-l’Homy. Vincent Ravalec a acheté il y a une poignée d’années une maison de maître que personne ne voulait. Cet écrivain prolixe, bien placé sur la scène parisienne, a choisi de s’exiler un tiers de son temps dans les Landes. Il a cherché longtemps sa maison, celle-ci lui a plu. Enfin, surtout à cause de cette histoire que le maire lui a racontée : « La maison était habitée par de riches bourgeois, la fenêtre de la salle de bains donnait pile sur celle de l’église située de l’autre côté de la rue. On imagine que le prêtre avait vue plongeante sur les toilettes. Bref, il est tombé amoureux de la fille de la famille. C’est allé très loin. Il a abandonné soutane, Église, a fui avec elle, avant de l’épouser. Pétrie de honte, la famille a quitté les lieux. Le scandale fut tel que plus personne n’habita la maison. »
Maladies de peau. Juste avant la guerre, l’affaire défraya la chronique au milieu des grands pins. La bâtisse fut classée dans le genre hanté, mais personne ne savait par quoi. Et ça, l’écrivain a adoré. Lui l’a trouvée anticonformiste et s’y est installé au milieu des 300 âmes de Lévignacq. « à mon avis, lâche-t-il en souriant, le curé voyait la fille lorsqu’elle faisait sa toilette, toute nue, dans la salle de bains… »
Aujourd’hui, 3 août, Vincent Ravalec a tiré les volets. Fait chaud. Il a conduit sa fille de 15 ans avec ses copines à la plage. Contis, c’est bien parce qu’il y a des bars. Pendant que les ados bronzent au Coca, lui se balade au frais à Mézos, à l’ombre de Notre-Dame-des-Argilières, sous le regard bienveillant de sainte Rose, celle qui guérit les maladies de peau.
Non, bien sûr, l’écrivain ne souffre pas d’eczéma. En revanche, il apprécie la beauté du site. Le côté verdoyant, forêt aux gnomes, Brocéliande, tout ça. C’est ce qu’il raconte tandis qu’il trimballe son short et son accent de Parigot entre les fougères et les « tiacs », sans se méfier des moustiques ni des tiques qui viennent s’accrocher à ses tendres mollets. Le voilà béat devant les reliques de l’autel entretenu par un groupe de paroissiens du village, ému devant cette ribambelle de mouchoirs, culottes, gants et torchons à vaisselle déposés là par des gens en quête de miracle. C’est beau la campagne, hein ?
Pur moment de rock’n'roll. Vincent Ravalec s’est renseigné sur ce Pays de Born où il a posé ses bagages voilà dix ans. Fouiné dans les musées où personne ne va plus, chez les bouquinistes, ouvert de vieux livres enrhumés. Les érudits locaux l’ont conduit à toutes les sources miraculeuses du coin, spécialisées dans les affections de la peau.
Sa préférée se trouve ici, nichée dans cette clairière, à deux pas d’une rivière dont il a oublié le nom, mais où il aime se baigner lorsqu’il en a marre de se faire enguirlander par son ado de fille, réveiller par le téléphone ou, peut-être, d’être écrivain parisien. Finalement, on n’est pas si loin du « Pur moment de rock’n'roll » qui fit son succès dans les années 90. Ne manque que la musique. Et puis, Ravalec, il est tellement bien ici qu’il se baigne tout nu dans l’Océan, revient même en hiver et aussi quand il pleut. D’ailleurs, son dernier livre est écrit là. Lévignacq, Pays de Born, 40 Landes.

Isabelle Castéra

L’été meurtrier des enfants lunes (SAINT-PANDELON - 40)


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photo David Le Déodic

Si vous râlez dès que le moindre cumulo-nimbus menace votre bronzage, sachez qu’une soixantaine d’enfants en France souffrent d’un mal mortel qui les condamne à ne jamais s’exposer à la lumière du jour. Les beaux jours sont donc aussi les plus tristes pour les jumeaux Vincent et Thomas

Quand le soleil a rendez-vous avec les enfants de la lune, alors l’été devient meurtrier. Pas assez nombreux, toutefois, pour que le présentateur météo ait un quelconque scrupule à se pâmer sans retenue devant ses prévisions flamboyantes, ces petits malades incurables (une soixantaine en France) s’étiolent ainsi à l’ombre de notre eldorado estival. Victimes d’un mal génétique les condamnant au cancer de la peau aussi facilement que le commun des autres mortels attrape un rhume, la moindre exposition à la lumière naturelle - fût-elle assombrie par un ciel d’encre - ne prolongerait pas leur espérance de vie au-delà de l’adolescence.
À 15 ans, Thomas et Vincent sont pourtant des vieillards en pleine forme. À peine saupoudrés de quelques taches de rousseur en apparence bénignes, ces jumeaux landais ont été les premiers enfants de la lune au monde à profiter d’une protection totale dès leur deuxième anniversaire et leur premier cancer. « À l’époque, le pédiatre nous avait dit qu’ils ne vivraient pas plus de huit ans, et qu’il ne fallait donc pas s’embarrasser de précautions pour si peu de temps », frissonnent toujours leurs parents. Têtu plus encore qu’optimiste, le couple se mure aussitôt dans son pavillon dacquois transformé en caverne obscure. Volets fermés, rideaux tirés, une véritable nuit polaire qu’ils ne vont pas longtemps supporter. « On a craqué, mais heureusement nous avons vite pu récupérer des filtres anti-UV transparents qui servent à protéger les tableaux de maître dans les musées. »
Une idée lumineuse et minutieusement appliquée depuis sur les vitres de la maison comme sur celles du collège et de ce camping-car familial que les enfants doivent prestement gagner recouverts d’une combinaison taillée dans les chutes de tissu abandonnées par la Nasa. Étouffante panoplie d’astronaute qui, pourtant, n’empêche pas ces enfants de détester les étés trop indiens pour être honnêtes. « Le changement d’heure au printemps nous plonge dans le moment le plus dur de l’année, il fait jour tout le temps d’avril à octobre », expliquent les jumeaux, contraints, malgré eux, de vivre comme des noctambules. Levés à midi, Thomas et Vincent déjeunent à 16 heures, goûtent à 20 heures et dînent à 22 h 30 avant de pouvoir enfin profiter d’un instant de quartier et d’air libres. Parfois aussi d’un bain, de minuit, forcément.
Bains de minuit. « Dès qu’il fait nuit, c’est énorme, même quand on se contente de faire un tour dans le jardin d’enfants à côté, ou bien simplement de pique-niquer sur un parking. Pour la baignade, nos parents nous emmènent sur la plage de Capbreton, la seule à être éclairée. »
Un voyage jusqu’au bout de la nuit pour mieux repousser l’ennui mortel de ces après-midi d’été et leurs séances d’ordinateur élevées au rang de soins palliatifs. « Au début, nous faisions venir des copains à la maison, mais cela tournait au drame dès que les autres gosses filaient s’amuser dans le jardin », se souvient leur père.
« Pour autant, mes fils ne ressentent pas trop la frustration de l’extérieur, car ils ont totalement oublié les deux premières années de leur vie, lorsqu’ils pouvaient encore vivre au grand jour. Mais, s’ils continuent de respecter à la lettre les consignes de protection, ils commencent à se poser beaucoup de questions sur leur avenir, alors je me méfie un peu de l’adolescence. »
Retenir l’adolescence autant que la nuit, pour prolonger leur espérance de vie et les surprises. « Je n’avais jamais vu aucun intérêt à leur apprendre à faire du vélo. Et puis, un soir, ils se sont mis à pédaler autour de la maison. » L’échappée belle, le temps d’une éclipse d’enfant lune.

Un rêve de vin sur le sable (CAPBRETON - 40)


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photo Philippe Salvat

Nicolas Tison a planté ses vignes sur une dune de Capbreton où, déjà, des vignerons faisaient du vin au Moyen Âge. Il veut montrer que la plage est aussi un terreau fertile et le« vin de sable », un patrimoine local

Sur la plage abandonnée, coquillages, pinard et crustacés. À Capbreton, il n’y a pas que les baigneurs qui contemplent l’Océan avec les pieds dans le sable ; il y a aussi la vigne. Il faut le voir pour le boire : les pins, le vent marin, le bruit des vagues, au loin, le concert des grillons et, lovés dans cette carte postale des Landes océanes, des ceps de vignes, alignés comme une armée camouflée.

Comme quoi, le vin, comme la vie, trouve un chemin, fût-il ni noble ni argilo-calcaire ; mais inattendu et intime. Nicolas Tison, 43 ans, vigneron des plages, mais pas touriste viticole, exploite son rêve de réhabiliter la dune comme terreau fertile et son « vin de sable », appellation officielle, comme patrimoine local.

Jolies couleurs. Le vin de sable a toujours eu plusieurs exploitants aux alentours, à Messanges, Lit-et-Mixe, Soustons et Vielle-Saint-Girons (plus une coopérative de vinification en Tursan). Tison, lui, a réinvesti le « berceau », Capbreton et sa dune, au plus près de l’Océan. Sable blanc pour rouge de table, un doute s’instille. Pourtant : « Les dunes éoliennes, les successions de graviers et de coquillages font un tout, avec un peu de matières organiques en surface et l’Océan qui apporte son cortège d’embruns », explique Nicolas Tison. Le sable est un milieu « fragile et vivant », où « ça pousse beaucoup, mais ça ne retient rien ». Forts risques de gel au printemps car ce sol refroidit vite ; jolies maturités car il chauffe vite, par réverbération. La vigne est donc amarrée basse.

Le tout fait des jolies couleurs au blanc, rosé et aux deux rouges de la gamme. Des tanins souples, peu acides, fruités (baies noires, mûre, cassis pour le rouge ; agrumes pour le blanc), pour un goût, disons, plus rural que mondain. On a cherché, en vain, un goût d’iode (tant mieux, sûrement), mais les pins protègent du sel. Ce n’est donc pas la mer à boire, mais la possibilité d’un îlot économique. Treize ans : la vigne est jeune, elle peut encore mieux faire. « On ne le confond pas avec quelque chose qu’on connaît », propose Tison.

Cours royales. 4 hectares en production, entre 15 000 et 18 000 bouteilles par an, étiquetées comme vin de terroir landais, sous-titré « Sables de l’Océan », 60 % de vente directe (à des « clients fidèles »), 40 % aux restaurateurs et cavistes alentour : Nicolas Tison refuse le rendement industriel. Et assume l’expérimentation : une de ses parcelles au plus près de l’Océan n’a pas encore de rendement. Il s’accroche à l’archéologie viticole locale : ce vin-là n’est pas vain.

Bordeaux a beau snober la robe des sables, « il y en avait dans les cours royales d’Europe », dit Tison, recherches historiques à l’appui. Elles disent que ce vin était vendu en bouteilles, pas en vrac, donc qu’il voyageait sans se piquer, chose rare. « On disait “du capbreton” comme on dit “du Bordeaux” », explique Nicolas Tison. Les vignes d’antan ont aussi servi à fixer la dune, quand l’homme (et Napoléon III) a façonné les sables mouvants, à force de planches, de pins et donc, parfois, de vin. Au mitan du XIXe, le mildiou a ravagé les exploitations d’un vin devenu moins rentable que les bains, la nouvelle attraction locale. Nicolas Tison n’en vit pas. Ancien ingénieur des techniques agricoles à l’Enita de Bordeaux, reconverti par passion, il enseigne à mi-temps au lycée agricole de Sabres. Il plante ses vignes depuis 1995, sur des parcelles prêtées par la mairie, courtisée par ce passionné.

« Je ne sais pas encore dire si construire un vignoble sur le sable est rentable. » Mais il vénère cette tradition dont il a calqué les techniques de cépages. « Je n’ai jamais réfléchi », dit-il, comme s’il reprenait juste la franchise d’une épopée lointaine qui a déjà tout testé, jusqu’à voir mûrir ici cabernet franc et cabernet sauvignon pour les rouges, chenins pour les blancs. Nicolas Tison cultive sans chimie et slogans. Lui qui est sorti du rang rêve que son vin sorte du lot.

À lire : « Vin de sable, vin des dunes », par Jea